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La suite de la nouvelle vient d’être mise à jour, « La maîtresse » se trouve dans la rubrique « Blog à Part » – « A lire en ce moment ».
La suite de la nouvelle vient d’être mise à jour, « La maîtresse » se trouve dans la rubrique « Blog à Part » – « A lire en ce moment ».
Que reste-t-il du bout de chou qui courrait insouciant, le cœur léger, peut concerné par la vie des adultes. Il avait sa vie à l’écart, légère et simple. Une solitude assumée et recherchée, des journées à imaginer moult actions grandioses. Une vie tumultueuse de héros proclamé courageux et impétueux. Bouffi d’un orgueil juvénile à braver mille dangers et croire en son destin, sans jamais douter qu’il ne puisse être autrement que mirifique.
Que reste-t-il de ce mètre et quelques au cheveu blond comme les blés pointant drus, cadenassé dans son monde abstrait, reclus pour exister et éviter d’être envahi par celui des autres et surtout de ses géniteurs trop occupés à se déchirer. Des instants condensés en souvenirs figés par la paraffine sur du papier glacé, jauni par le temps qui rattrape tout sur son passage. Des fragments de douceur ou de moment de vie tout simplement.
Que reste-t-il de ce bonhomme tantôt taquin et impertinent toujours prompt à affronter plus grand que lui dans des bagarres perdues à l’avance ; tantôt boudeur, triste et renfrogné, bousculé par la vie et ceux qui côtoyaient son univers, parce qu’il n’avait pas appris à croire en la légèreté de l’autre.
Que reste-t-il de cet enfant toujours poli et bien élevé dont on avait bien pris soin qu’il n’exprime aucun sentiment et s’en était fort bien accommodé. Isolé dans un cocon et fort protégeait contre, on ne sait quel danger. Heureux à la ville, dans sa chambre remplie de tout ce dont il avait besoin. Heureux de se vautrer dans l’herbe de la campagne. Heureux de nager dans cette eau qu’il avait apprivoisée pour en faire son élément favori.
Que reste-t-il dans cette vie d’adulte blessé ? Quelle est la part de l’enfant encore en lui ? La part du jeu, de la folie pure et du rire intact. Épris du rêve de vies différentes, éparses et lumineuses, passant d’un monde à un autre. Une vie de liberté, guidée par ses fantasques chimères, lui qui voudrait s’illusionner à n’en jamais douter qu’il subsiste toujours un enfant chez chacun d’entre nous.
Que restera-t-il du petit homme déambulant dans le couloir de ce train, la bouche maculée de cacao, ébahi par la vie et les gens assis qui le regardent attendris.
Que restera-t-il de ces deux gros calots noirs fixés sur qui lui sourit. Pas effrayé de qui veut le toucher et lui parler, confiant dans la main qu’on lui tend.
Tic-Tac, Tic-Tac, mécanique bien moins huilée qu’auparavant.
Singulier le changement, irrémédiable et pourtant imperceptible à l’œil, de cette horlogerie qui fut en son époque, précise.
Une mécanique de précision, réglée comme du papier musique.
Hélas ! Toute remontée dans le temps est interdite. Le matin, les rouages sont encore un peu grippés. Un certain moment leur est nécessaire pour tourner à plein régime, la mise en route peut se révéler laborieuse. La trotteuse à la jeunesse souvent édifiante n’est plus si fringante. Quant aux aiguilles promptes à faire le tour du cadran des heures durant, elles ne sont plus si alertes et entraînantes.
Que ne faut-il de temps pour rattraper la journée et tourner à plein régime ?
Une mécanique bien huilée, qui subit l’effet inexorable du temps, encore heureux qu’elle ne retarde pas. À midi, l’ensemble a repris forme convenable, à la recherche de temps perdu, l’horloge est de nouveau à l’heure et son rythme correct. Elle qui fut tour à tour sportive, passe-partout ou de soirée. Imperméable aux conditions atmosphériques, imperturbable aux affres météorologiques, tout terrain en définitive.
Jamais elle ne s’est départie de son efficacité légendaire, ponctuelle dans l’action, résistante dans la durée, inoxydable. Ce sont justement l’accumulation des secondes, des minutes et des heures qui auront fatigué l’ensemble. De ces minutes égrenées, quelque chose a changé, invisibles, les altérations se sont faites de plus en plus nombreuses, présentes et finalement incontournables. Pire il va falloir vivre avec et en accepter l’évidence.
Il avait pourtant fallu des décennies pour que tourne cette musique. Des mois d’assemblage, de maturation et de guidage.
Tic-Tac, Tic-Tac, le temps fait son œuvre. Le dateur s’est subitement affolé, les jours comptent double.
Empâté malgré tous les efforts possibles, moins vivaces et moins précis qu’à l’accoutumée, ce corps qui s’observe dans la glace accuse le poids des ans. Le poids du temps qui est passé et de celui qui arrive plus vite encore. Ce corps qui n’est plus une mécanique de précision ; que le moindre faux mouvement peut enrayer. Ce corps, perclus de douleurs au fil des matins. Parfois indicible, parfois bénigne, il y a toujours une petite pointe pour ne jamais oublier, au cas où.
Un rappel à l’ordre pour cet homme qui lui aussi se détaille, interloqué, dans le miroir pour constater impuissant, mais en toute conscience les changements opérés ; assommé par les formes moins affûtées, arrondies qu’a décidé d’épouser sa carcasse ; agacé des raideurs qui parcourent tout son dos ; effaré par la réalité nue et froide de l’âge qui le rattrape, annonciateur d’autres modifications en préparation. Enfin affligé par les maux intérieurs qui ont marqué, sans crier gare, le dessous de ses yeux.
Il éteint précipitamment la lumière de salle de bain pour exorciser le fantôme de la pièce, harassé par le spectacle et les journées devenues trop longues. Il lui est impossible de résister, passé une certaine heure, la marque du vieillissement souligné par la fin de son endurance le frappe de plein fouet.
C’est ce constat qu’il est contraint d’accepter, la rébellion serait-elle vaincue ? Fracassée sur les remparts de la vie qui coule. Il reste encore une solution ; se coucher pour mieux oublier.
Le crabe carnivore est venu s’installer.
Le crabe carnivore s’est installé chez toi.
Il n’est pas question de justice immanente ou d’injustice probante. Il frappe à l’aveugle et tu étais sur son passage. Il est entré dans tes entrailles et s’est installé, comme ça au chaud et heureux. Il se repaît dans son repaire. Il se repaît de toi jusqu’à plus faim. Une fois rassasié, il changera d’endroit. Alors tu vas lutter et aidé par la science des hommes tout faire, absolument tout faire pour éradiquer le mal qui veut te ronger.
La partie n’est pas jouée d’avance. La défaite n’est pas écrite, mais la victoire est encore chimère qu’il ne convient pas de croire certaine, non par superstition qu’il faut laisser aux incrédules, mais simplement parce que tout ceci est affaire de lutte, de courage, d’espoir et de caractère à ne pas vouloir sombrer.
Le temps se compte et le compte à rebours vient d’être lancé. À tous ces adjectifs, tu y ajouteras la patience, car la contrainte de ce que t’impose la médecine est fastidieuse et lourde pour les journées d’un homme. Comme si cela ne suffisait pas de souffrir.
Mais c’est ainsi, c’est le prix à payer pour aller au-delà du mal et du renoncement. Pour aussi éviter l’inéluctable et croire au possible. Il te faudra lutter, te battre et ne rien céder. Il ne faudra jamais renoncer, nous ferons peu, trop peu pour toi et pourtant nous le voudrions. Nous ne ferons que peu parce que nous n’y pouvons pas grand-chose, insignifiants petits êtres forts peu préparés à affronter le crabe carnivore. Tout ce que nous pourrons faire c’est d’être à côté de toi, toujours avec force et conviction. Ça, nous le faisons bien et nous le ferons inlassablement.
Parce que tout simplement, face à la puissance de la nature et de ses mystères, nous opposons la seule chose précieuse en notre possession ; l’amitié, parce que tu es mon ami.
Je suis revenu, il y a peu, flâner dans le parc Montsouris. Ni nostalgie, ni pèlerinage, juste le plaisir simple et fugace de retrouver des moments joyeux et quasi champêtre, d’une vie agréable. J’ai tellement arpenté ces allées qui serpentent entre les oasis de verdure, qu’il me semble en connaître les moindres recoins.
Ce parc, excroissance de vert profond ou pastel, au milieu du béton n’est pas le seul dans la capitale. Il n’est pas non plus le plus beau pour certains. Pour moi, cependant, il est celui de souvenirs accumulés de la tendre enfance, jusqu’à un âge adulte.
Une enfance encore insouciante où l’espace de quelques mois, je fus confiés aux bons soins de grands-parents résidants proche de Montsouris. Ma grand-mère se laissait entraîner au gré de mes envies et ne manquait jamais les longues heures à me regarder exécuter des pâtés dans les bacs à sable dévolus aux gosses du quartier plutôt qu’aux quadrupèdes aboyants. Ce fut mon espace de prédilection, mon terrain de jeu, mon parc.
Il l’est redevenu un peu plus tard au gré des hasards bien construis, de ceux qui vous ramènent pratiquement au point de départ. Une fois rattrapé par la paternité et habitant non loin de ce fameux parc, nous rythmions nombre de nos sorties dominicales ensoleillées ou humides par un tour chlorophyllien bénéfique tant pour nos poumons que nos esprits.
L’herbe grasse et verte accueillait aussi le bonhomme footballeur attifé de son maillot adoré, pour taper dans le ballon. Une véritable délectation de gosse sûrement ponctuait de rêve de grandeur et d’exploits futurs d’une star internationale proclamée.
Je me suis étiolé dans ce parc aux arbres vieillis par le nombre incalculable de promeneurs qu’ils ont vu passer. Des hêtres tortueux des pensées qu’ils ont eu tout loisir de se laisser pénétrer, ou d’arbres séculaires, venant des quatre coin de la terre ; le cèdre du Liban ou le Tulipier de Virginie ou encore le parasol de Chine. Un tour du monde en quelques hectares.
Puis assis sur cette herbe accueillante, je me suis imprégné des esprits qui protègent l’endroit. Les âmes de Coluche ou Jacques Prévert qui aimèrent les lieux. Je suis passé devant le kiosque à musique chantait par Jacques Higelin, celui qui trône toujours, impassible aux cris des bambins.
Seuls les chevaux de bois qui couraient après la queue du mickey ont été remisés pour faire place aux balançoires en fer forgé, grinçantes de douleur au poids qu’on leur impose ou contorsions qu’on leurs infligent.
Non loin de là, la cahute en bois peinte en verte, abrite toujours le théâtre de Guignol qui dispense quelques moments merveilleux et magiques. Les enfants d’aujourd’hui, même nourris au mamelon de la console informatique, ne peuvent que sortir émerveillés ou apeurés ou les deux à la fois, par les histoires contées. Ce jour-là, représentation était donnée et le sourire me vînt de voir mon héros d’antan continuait de se jouer du vilain gnafron toujours aussi moustachu et acariâtre et avoir les yeux de Chimène pour sa dulcinée.
Au milieu de ce havre, la mare immense, celle qui se prend pour un lac, frémie toujours, caressée par une douce bise de surface. Les canards s’ébrouent, sereins et gras de se savoir en toute sécurité, ne dressant jamais la tête pour le moindre coup sec. Les hérons cendrés glissent majestueusement sur l’eau se prenant peut-être pour quelques cygnes. Des oiseaux viennent de sustenter et repartent s’affairer à d’autres occupations.
Rien ne peut troubler ce bal et c’est en vous promenant dans ces allées que vous vient à l’idée qu’il est possible que le temps se soit de lui-même détourné. Le bruit des rues adjacentes ne parvient pas à vos oreilles, par pur respect ou honte de déranger. La bulle de verdure enveloppe les passants. Protectrice, elle adoucit vos tracas et vous fait croire en ces instants de douceur à une rémission. Pourtant un sifflement strident peu déchirer l’air paisible. Un gardien vient démontrer son autorité sur ses congénères, sur la nature il n’oserait puisqu’il croit la défendre. Non lui, investi d’un rôle suprême, il terrorise le quidam alanguis parfois sur une pelouse supposée en jachère de postérieurs. Mais bien vite il rentre dans sa maisonnette de bois et parpaing conscient de la vacuité de son autoritarisme et son inexistante impunité à faire régner un ordre inutile.
L’ambiance qui sied mieux à cet endroit reprend ses droits, ceux du maître absolu et incontesté. Ici tous sont venus chercher le même eldorado de quiétude temporaire. Un moment de répit, où l’on ne cherche rien d’autre que le vide en soi. Rien que le calme qui laisse croire subrepticement à un art de vivre.
Puis reprenant la cours de cette vie organisée et minutée, je franchis la frontière paysagère, soulagé de constater que les années n’ont pas d’emprise sur cet écrin de verdure. Où le métro a préféré s’enterrer de honte plutôt que de le piétiner. Le parc ne cesse de se défendre de toute intrusion immobilière nocive. Tel un village imprenable, il perdure à résister à l’inhumanité de l’espèce et reste cette bulle de végétation. Tandis que je m’engouffre dans les catacombes du métropolitain aux remugles étouffants.
Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc pour enfants.
Assise sur cette roue de bois aux montants en fer forgé, une petite fille se laisse emporter par le tourbillon.
Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.
Bien calée, la petite fille blonde rit. Le cœur léger, l’esprit tranquille. Elle a l’insouciance des enfants de son âge pour qui la vie n’est que jeux et princes charmants. Une vie près de sa maman qu’elle aime infiniment. L’air la chatouille, elle renverse la tête et laisse éclater son rire aux dents blanches où percent quelques manques d’émail, témoins de la progression de son âge en pleine mutation. Elle rit, rit d’un bonheur simple et futile. Une joie pure.
Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.
En face maman la regarde avec amour et bienveillance, celle d’une mère aimante. Quelques minutes passent où ce simple spectacle suffit largement à sa vie. Un temps amusé, elle laisse pourtant vagabonder ses propres pensées. Elle, qui il y a peu, étudiait le droit en Faculté. Elle, promise à un bel avenir dans la magistrature. Une carrière qui lui tendait les bras, elle se voyait brillante avocate, jusqu’à ce qu’un autre amour l’en détourne. Elle fut sûrement – un peu – heureuse, mais bien vite son prince ne se révéla plus aussi charmant, infléchissant pourtant sa trajectoire écrite et ses ambitions personnelles. Pour son bien, pour son couple et pour la stabilité d’une vie familiale à laquelle elle aspira sincèrement, elle changea ses objectifs, mis entre parenthèses sa carrière et entra dans la fonction publique.
Et cette roue qui tourne, tourne, tourne
Les cheveux au vent, la petite fille va s’envoler ; elle le croit, c’est drôle cette sensation, comme une bulle qui flotte dans l’air. Une bulle libre, sans retenue. Elle va s’évader loin, loin comme le ballon qui nage au gré des courants. Elle survolera son école, sa maison, les endroits qu’elle connaît. Comme l’aigle royal, elle tournera autour pour mieux observer. Elle babillera parmi les nuages, passera à travers, comme on s’enfonce dans la crème chantilly. C’est une idée si folle ! Elle pouffe de rire et s’imagine ressortir du nuage crémeux, toute blanche.
Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.
Pourquoi les choses se sont-elles à ce point délitées ? A-t-elle faillit à ses devoirs de femme, de maîtresse. L’a-t-elle mal aimée ? Mal satisfait sexuellement pour qu’un jour, elle découvre des preuves irréfutables de plusieurs liaisons extraconjugales. N’était-elle plus désirable en tant qu’expression de la féminité ? Il s’est détourné d’elle, batifolant à droite et à gauche pour satisfaire sa libido, la laissant à quai, insatisfaite, trompée et humiliée. Aujourd’hui culpabilisant sur son sort.
Et cette roue qui tourne, tourne, tourne
Cette tête blonde bien loin des problèmes des adultes, poursuit sa chevauchée aérienne. Elle n’est pas assise sur une sphère de bois tournoyante ; non, non elle est confortablement installée sur un gros pouf nuageux et plane au-dessus des maisons. Elle rit de plus belle et imagine voir la maison de papy et mamy ; « coucou mamy ! ». Ah mais non, mamy ne peut, ni la voir, ni l’entendre. C’est drôlement amusant.
Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.
Et lui, lui, qui a tout demandé et tout obtenu. Il voulait être le mâle, celui qui subvient aux besoins du foyer. Elle s’est effacée, a accepté de se renier, de lui donner une progéniture, de s’occuper de l’intendance et de son foyer. Pour quel résultat ? 7 ans après leur union et des coups de canifs dans le contrat, il finissait de filer à l’anglaise avec une irlandaise ; antithèse de tout ce quelle est, anachronisme de tout ce qu’il avait exigeait d’elle. Avait elle été sotte de n’avoir ouvert les yeux à temps ? Aucun de ses amis ne l’avaient mis en garde, dupés aussi par ce machiavel de pacotille. Il avait réussi à se prélasser et vivre sa petite vie tranquille, puis lassé du train-train quotidien, s’en était allé comme si de rien n’était. Effaçant une quasi-décennie de vie maritale. Encore avait-elle dû se battre pour la pension, infidèle et goujat, comment avait-elle pu être stupide à ce point ? Quelle gourde, subitement la colère sourde monte en elle comme un torrent charriant toute cette boue accumulée depuis trop longtemps. Il était pourtant bien tard pour réagir, coincée dans sa vie, dans son travail insipide ponctuant une vie fade.
Et cette roue qui tourne, tourne, tourne
Cette roue qui tourne, elle tourne et n’en finie plus de tourner dans ce parc pour enfants où elles viennent inlassablement.
La petite fille assise sur la roue de bois, se trémousse, moins à l’aise, moins riante. Cette roue qui tourne, tourne, tourne maintenant, emportant son corps. Son cœur chavire, la gravité la ramène à la réalité. Son cœur est saoul et se soulève, son corps n’en peu plus de ce manège infernal et le refuse brusquement. Elle a mal au cœur cette petite fille. Elle croit bien qu’elle va vomir. En face l’adulte aux traits tirés par le chagrin et la mélancolie ne rêve plus à grand-chose depuis longtemps. Fini d’inventer pour sa personne, pour cette femme et de croire en l’amour qui dure, envolée la liberté. L’oasis s’est évaporée laissant place à un grand vide, comme le mirage du désert. La farandole de bois où se trouve sa fille ne l’enivre plus non plus, elle lui fait même tourner la tête. Lancinant manège, qui ouvre sur le vide abyssal de sa propre existence pour l’envoyer aux enfers. Elle a mal au cœur cette maman, celui qui fait vomir les maux et laisse des bleus à l’âme.
Tu regardes vaquer toutes ces familles souriantes
Tu regardes rire ces deux fillettes insouciantes
Dans ton regard, il n’est question de jalousie
Dans ton regard, il y a juste un peu d’envie
Déraciné, car plus rien ne pouvait te retenir
Dans ton pays, il n’y avait aucun avenir
Dans ta ville, tu n’aurais trouvé que la mort
Alors tu es parti, pour contredire le sort
Tu n’as pas hésité longtemps à fuir
Il y avait de l’autre côté de la montagne
Une petite lumière de vie, pour en sortir
La possibilité d’un songe, autre que le bagne
Sans papiers ou sans réel domicile
La plupart du temps les deux
De petits boulots, en travail au noir
La plupart du temps sans espoir
En amassant de-ci de là, tu as fini par récolter
Suffisamment pour payer les chiens de passeurs
Une vie entière laissée aux mains des menteurs
Toi, tu as eu de la chance, tu as réussi à passer
Seulement voilà, de l’autre côté de tes contrées
La vie reste loin de ce que tu avais imaginé
Personne ne t’attendait, tu t’en doutais
Ici pas plus qu’ailleurs on ne te voulait
Tes problèmes ? personne n’est concerné vraiment
Au mieux, on détourne le regard pudiquement
Ta présence embarrasse, tu portes ta vie comme une croix
Elle est toujours un calvaire, mais ici c’est ton choix
Sans papiers ou sans réel domicile
La plupart du temps les deux
De petits boulots, en travail au noir
La plupart du temps sans espoir
Tu évites les uniformes, le soir tu rases les cités
Tu ne demandes pourtant qu’un peu d’humanité
La jungle d’ici n’est qu’un zoo, où tu es caché
À côté de l’enfer duquel tu as pu t’extirpé.
La peur est ta sœur, l’angoisse ta compagne
Rien n’est rose, pour toi pas de champagne
Jamais tu ne rentreras, jamais tu ne retourneras
S’ils te prennent, d’une façon ou d’une autre tu reviendras
Si tu as fui une vie qui n’était que cris
Pour autant ton avenir est loin d’être écrit
Pour le moment, tu erres sans but précis
Juste celui de courir plus vite, encore indécis
Sans papiers ou sans réel domicile
La plupart du temps les deux
De petits boulots, en travail au noir
La plupart du temps sans espoir
Sans papiers ou sans réel domicile
La plupart du temps les deux
De petits boulots, en travail au noir
La plupart du temps sans espoir
Sans papiers ou sans réel domicile
La plupart du temps les deux
Nous vivons sans franchement se soucier de toi
Personne ne se sens impliqué, pas même moi
La brume automnale enveloppait encore tendrement les arbres et une luxuriante végétation s’épanouissait à leurs pieds, humidifiée par une mousse d’un vert éclatant. L’atmosphère ouatée et suintante amortissait tous les bruits environnants, chuintant les sons pour ne pas réveiller les nombreux habitants de l’endroit. Pourtant, ce tableau fantasmagorique fût troublé par des intonations anachroniques.
« Gling, gling, gling »
« Cherche, cherche ! »
« Gling, gling, gling »
« Cherche, cherche ! »
Je ne sais pas ce qui m’énerve le plus. Ce qui pollue le plus mon esprit. Est-ce le bruit incessant de cette clochette suspendue à mon cou chargée de toujours signaler l’endroit de ma présence à celui qui se nomme mon maître. Ou, justement lui, cet homme rubicond – sûrement le froid ou autre chose ou tout à la fois – qui ne cesse de m’invectiver de la voix afin que je trouve pour lui ce qu’il ne peut pas faire tout seul.
« Gling, gling, gling »
« Cours, reviens, cherche ! »
« Gling, gling, gling »
« Cours, reviens, cherche ! »
Que cela m’agace, en même temps, je ne sais pas faire autre chose. Ce doit être génétique, sans aucun doute.
Je renifle à gauche, à droite. Je redresse la tête ; observe, écoute le moindre bruit puis instinctivement replonge ma truffe dans le sol pour détecter l’odeur du gibier que l’on attend que je déniche.
« Gling, gling, gling »
« Cherche mon chien, cherche ! »
Vous concéderez que notre conversation est sommaire. Bien sûr nous ne sommes pas dans un salon à converser, une tasse de thé à la main, sur le dernier traité de philosophie.
En cette saison, nous arpentons bois et bosquets à la recherche du Graal à plumes ou à poils. En termes moins châtiés, faire le carton sur un bestiau et surtout ne pas rentrer bredouille à la maison de chasse. Suprême hantise de mon propriétaire qui se verrait brocarder par ses comparses à son arrivée au pavillon où tous se rassemblent vers la fin de l’après-midi pour narrer leurs exploits qu’ils estiment champêtres. Subir leur humiliation serait proprement intolérable, en plus de s’acquitter de la tournée générale à ses frais. Aussi loin que ma mémoire canine me le permet, je crois bien que cela n’est pas souvent arrivé.
Dans cette bicoque de bois, où filtre les courants d’air, ils n’ont pas leur pareil pour rejouer leurs scènes, mimant force détails les instants cruciaux, les moments héroïques, sous l’œil goguenard et assoupi de leurs animaux domestiques, dont je fais partie, et qui savent que la moitié du récit est bien largement étoffée. Fort heureusement, pour eux, nous n’avons pas la parole.
Leurs éclats de rire ponctueront les lampées de rouge qu’ils absorberont à profusion. Les histoires prendront des tournures rocambolesques sous une hilarité générale et grandissante. Enfin quand les températures corporelles auront rejoint celle de la pièce et taries les plaisanteries graveleuses ; ils nous sommeront de nous lever pour reprendre la route de leur chaumière, jurant, crachant que dimanche prochain, pas un lapin, pas une perdrix ne seront épargnés. Chez eux ont ne déroge pas à ce rituel.
« Gling, gling, gling »
« Allez mon chien cherche, cherche, c’est bien ! »
En attendant, nous sommes toujours en quête de la timbale qui pourtant nous fuit depuis le début. Malgré son air débonnaire, je sens bien au son de la voix, l’extrême tension de mon maître. Rentrer la besace vide est impensable.
Aujourd’hui, j’ai un mauvais pressentiment et je crains que cela ne se produise. À quoi est-ce dû ? Est-ce moi qui suis moins aiguisé ? Mes sens seraient-ils en berne ? Trahis par de multiples sollicitations ou pensées. Tant il est vrai que j’ai les neurones vagabonds depuis quelques semaines.
« Gling, gling, gling »
‘Hunter ! Cherche ! Cherche voyons ! »
Ah ! vous voyez, il s’impatiente et m’invective. Sa voix se crispe, ses cordes vocales se raidissent et témoignent d’une grande anxiété. Ça va être ma fête au retour. À vrai dire, je m’en soucie peu. Je n’ai d’yeux que pour elle ; un griffon tout mignon. Elle est belle comme le jour avec sa longue robe de poil frisotté poivre et sel. Des poils qui lui tombent sur ses yeux charbons pour les recouvrir totalement. Elle est belle et je suis amoureux. Comble de bonheur – mon bonheur – elle m’aime aussi ; dernièrement, nous nous sommes accouplés, à la faveur d’une escapade romantique, à jamais gravée dans ma mémoire.
Mais voilà, mes dimanches actuels ne sont plus libres. Pas un instant de répit que je pourrais destiner à ma dulcinée. Je dois aider mon maître à trucider quelques bestioles et satisfaire son hobby grégaire qui réveille leurs instincts les plus guerriers. Tandis que moi j’aimerais tant servir à autre chose.
Moi, je voudrais être un bouvier, sauvant une petite fille de la noyade, tombée par inadvertance dans un lac gelé. Je pourrais être un Saint-Bernard portant secours en haute montagne, retrouvant une cordée d’impétueux alpinistes échoués dans une crevasse.
Mais je ne suis rien de tout cela. Mon rôle se cantonne à débusquer la viande qui finira terrine ou civet. Chacun sa croix, la vie est décidément mal faite. Ne pouvant lutter contre l’ordre des choses, j’exécute ce pour quoi j’ai été conçu. Quelle fatalité.
Au fond de moi, je sens bien ces temps-ci que je n’ai pas le feu sacré. Doute ? Manque de motivation ? Les deux à la fois. Je devrais prendre garde, si je ne veux pas être remplacé. Je sais que mon propriétaire me sacrifiera sans vergogne. Il a de l’attention, ce n’est pas la question. D’ailleurs, il me choit plus que sa propre femme, mais tout ceci a des limites. Tant que je remplis mon rôle, je ne risque rien. Mais son affection calculée s’arrête là où commence sa réputation. Réputation qui, elle, ne saurait être remise en cause.
Il va falloir que je me secoue la couenne et faire sortir le lapin du bois. Fort heureusement il existe un Dieu pour les chiens chasseurs. Mon odorat vient de tomber sur un parfum bien identifiable ; du garenne où je ne m’y connais plus. Je tombe en arrêt ! Plus de « gling, gling », tendu, le museau pointé, je signale la présence du mammifère. Mon chasseur de maître change de ton et chuchote. L’adrénaline se distille dans tout son corps, les sens à l’affût. La gloire proche, à portée de canon.
Nous écoutons, crispés sur l’objectif, rien ne peut nous distraire, guettant les moindres soubresauts de la future proie traquée.
« Vas-y ! » éructa-t-il, d’un seul coup, à mon encontre.
Je bondis telle une pile, « Gling, gling, gling gling, gling, gling ». Un « gling, gling » qui se perdit dans la majesté de cette forêt. S’engagea une course effrénée, haletante. Une course à mort, je sentais la peur du chassé. Nous n’avions pas la même allure. A lui la peur, pour moi la terreur. Il cherchait une échappatoire. Nos muscles étaient bandés. Il avait l’instinct de survie chevillait aux pattes, moi la hargne du prédateur. Ma course était calée à ses mouvements. Il virait, j’en faisais autant, il modifiait son cap, je rectifiais mon tracé. J’étais son ombre. Toutes les décisions se prenaient aux millièmes de secondes.
Il me fallait réussir, je n’aurai aucune excuse. Lors de ma dernière sortie, j’avais loupé un faisan, manque de concentration. Je vous le disais, mais ma tête n’était pas à la chasse, mais bien à ma douce et tendre compagne. Une belle de douceur à qui mes sorties dominicales ne plaisent guère. En fait, elle abhorre la chasse. Elle trouve cette activité bestiale, barbare et cruelle. Elle n’a peut-être pas tort. Mais ai-je le choix ?…
Oui ! Bien évidemment que j’ai la possibilité de changer le cours des choses. Je décidai donc de ralentir imperceptiblement ma course. Mes trajectoires devinrent moins précises et surtout plus larges. Je répondais moins vite aux changements de direction imposés par le fuyard. Déjà il me distançait nettement. Il détalait, sûrement fier de me larguer, sans comprendre ce qui m’animait réellement. Je ne voyais plus distinctement son arrière-train, il y a peu à deux doigts de mes crocs.
Hélas je ne pourrai me justifier auprès de mon propriétaire de mon acte insensé, fort peu naturel. J’entendrai probablement parler du pays et n’éviterai pas ses vociférations et beuglements qui dureront la semaine. Pauvre de moi.
La poursuite allait prendre fin, et si je ne passe pas mon temps à secourir les fillettes ou les alpinistes en détresse, ce soir, il y aura tout de même un Jeannot des bois qui retrouvera sa famille nombreuse, un peu grâce à moi. De mon côté, je pourrai me consoler en racontant cette décision à ma chérie et la rendre fière de me voir accomplir une belle action.
Mon frère que nous arrive-t-il ici bas
Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?
Privé de la moindre liberté
Totalement entravé et bâillonné
Que va-t-il m’arriver
J’attends des heures durant, les membres engourdis
Au pain sec et à l’eau, sans forces et affaiblie
Je suis transi de peur, il y a peu j’ai entrevu des corps
Je ne veux pas subir le même sort
Je pense à prier, mais y a-t-il seulement un dieu
Caché sur un nuage, quelque part qui m’entendra
Celui de mes ravisseurs pourrait-il cautionner
Celui qu’ils invoquent, partage-t-il leur folie
Au nom de celui-ci ou d’un autre, seul compte la vie
Que va-t-il m’arriver
Quels jours somme nous, quelle heure sonne-t-il
Cela a-t-il vraiment beaucoup d’importance ?
Je me rattache au futile
Je passe par toute sorte d’états, jusqu’à la démence
Combien de temps vais-je encore tenir
Quand l’angoisse m’étreint, je redoute le pire.
Je pense à toute ma famille, ceux que j’ai laissés
La vie que j’ai menée, ce que j’ai réussi ou raté
Je me raconte des histoires pour ne pas sombrer
Pour évacuer et continuer à exister
Que va-t-il m’arriver
Pourquoi cette haine des hommes sans espérances
Une souffrance qui s’est transformée en vengeance
Je suis un des ennemis à abattre, le chien à tuer
Alors que nous appartenons tous au patrimoine de l’humanité
J’ai peur, terriblement peu, je panique
Bandeau sur les yeux, chaîne aux pieds
Leur cause m’échappe, je suis étranger
Ne suis-je pas le prétexte classique
Pour servir quelques absurdités
Cela fait une éternité que je croupis ici
Que va-t-il m’arriver loin de mon pays
Un bruit de pas, la porte qui s’ouvre
Un bruit de cliquetis et de paroles entremêlées
Des voix et des paroles proférées
Et puis plus rien
Une vue imprenable sur les autres habitations
Une vue imprenable sur les petites maisons
Un jardin de pierres bâties
Pour assurer le repos et l’éternité
Les maisonnettes ne se ressemblent guère
Nous n’avons pas tous eu le même architecte
De formes et de matières différentes
Elles sont toutes dans leur horizontalité
Voisins sympas et pas bruyants
Pour une fois, on ne se fâchera pas
Le temps s’écoule doucement
Pas beaucoup de dérangement
Ici, le silence est exigé
Par toute la copropriété
On nous respecte et même on nous chérit
Nous avons parfois un peu de compagnies
Un petit vieux ou une petite vieille
Qui viennent pour parler un peu
Ils passent ici aussi, pour visiter
Leur prochaine résidence
En quelque sorte l’appartement-témoin
Il y a également de la mélancolie
Quand un plus jeune vient larmoyer
Ou de notre absence se désespérer
Un peu de pleurs et de vague à l’âme
De ne pas avoir su plus s’aimer
On finit toujours par être regretté
Mais jamais ne dure cet échange
Le temps ne permet que l’on s’épanche
Je sais qu’on vient déposer des fleurs
De celles que j’aime, des roses aux épines acérées
Dont le parfum ne parvient jamais à aiguiller mes narines
Cela n’a guère d’importance
La décoration sert à ceux qui la préparent
Nous n’avons plus les mêmes priorités
Dans ce repaire reposant
Une fois de plus je n’ai pas choisi
Ni l’endroit ni l’envie
J’avais laissé le soin à mes enfants de la payer
Mes quatre planches et ces quatre poignées
La plupart du temps
Je n’aime pas les gens
Je n’aime pas les gens et leur instinct grégaires
Je n’aime pas les gens et leur attitude grossière
Je n’aime pas les gens et leur impulsion sectaires
Je n’aime pas les gens et leur pensé cadenassée
Je n’aime pas les gens et leur façon de penser
Je n’aime pas les gens et leurs idéaux bafoués
Je n’aime pas les gens et leur façon de s’habiller
Je n’aime pas les gens et leur façon de se déplacer
Je n’aime pas les gens et leur manière d’évoluer
Je n’aime pas les gens et leur irrespect
Je n’aime pas les gens et leur arrogance
Je n’aime pas les gens et leur inconstance
Je n’aime pas les gens et leur conception de la vie
Je n’aime pas les gens et leurs petites jalousies
Je n’aime pas les gens et leur vilenie
Je n’aime pas les gens et leur certitude
Je n’aime pas les gens et leur rectitude
Je n’aime pas les gens et leur exactitude
Je n’aime pas les gens et leur absence de rêve
Je n’aime pas les gens et leur manque de fantaisie
Je n’aime pas les gens et leur enfance enfouis
Je n’aime pas les gens et leur petite vicissitude
Je n’aime pas les gens et leur grande turpitude
Je n’aime pas les gens et leur platitude
Je n’aime pas ces gens
La plupart du temps
Une vie… Qu’est-ce qu’une vie ?
Ballet ininterrompu.
La sienne, celle des autres, la somme de toutes les vies.
Ballet ininterrompu
Petites fourmis vaquant à leurs occupations.
Seules ou en couple, écosystème du genre humain.
Elle en larmes, lui adulé
Elle convoitée, lui abandonné
Elle comblée, lui frustré.
Eux ruinés et délaissés, eux vainqueurs et honorés
Lui assassiné, elle sauvée.
Elle violée, lui attentionné.
Lui majestueux et conquérant pendu à son cellulaire
Elle dans la rue errante et sans domicile.
Elle et lui habitués des soirées chics et guindées courant la nuit comme d’autres le cent mètres pour oublier leur vide, leurs affres et leur vacuité
Un enfant en haillons cherchant sa maman ensevelie sous les décombres, surpris par l’ouragan.
Les autres fréquentant les soupers fins et les joutes intellectuels comme on va au cirque.
Ici, on participe aux digressions convenues et aux pensées définitives.
Tandis que là on se demande comment finir le mois, payer le loyer et donner à ses enfants une vie digne.
Grandeurs et décadences.
Des accidents, des incidents, des félicités ou des bonheurs
Les rues remplies de voleurs, de menteurs, de gens bien, empreints de valeurs, accrochés à leurs chimères, à leurs rêves et leurs idéaux.
Croisant des gens perdus ou fervents croyants de divinité jamais apparues.
Une comédie que cette vie, un ballet que ces fourmis.
Des sommités pontifient sur le malheur et la pauvreté humaine et jonglent avec l’argent comme on fait tournoyer trois balles en mousse
Les jours s’enchaînent et les semaines s’égrènent. Une fuite sans fin, une fuite en vain
Des balles, des cris et des pleurs. Des oppressés, des exécutés et des torturés
Des joies indicibles, de l’amour et du sexe.
Couples entrelacés, entremêlés. Couples jouissants. Couples légitimes ou illégitimes.
Beauté féline, beauté orpheline. Laideur repoussante, laideur hideuse
Ballet de couple ébahi, où chacun pense à sa vie, n’a pas d’autres priorités.
Une commedia dell’arte grandiloquente ou majestueuse, pitoyable ou misérable.
Ces fourmis qui vivent en même temps une si grande différence.
Une course effrénée, mais ordonnée.
Mélancolie des âmes errantes, tristesse des corps vivants
Ces fourmis, milliards d’anonymes loin des lumières aspirant au mieux, au bien et dont leurs actes dépendent.
Poser les questions, donner un sens,
un sens giratoire ou un sens unique
Donne un sens à sa vie
Qui s’en souci ?
Qu’est-ce qu’une vie ?
C’est tout cela et bien plus encore.
1ere Partie
Le son strident de la roulette emplissait la salle aseptisée et spécialement conçu pour le bien être de l’homme aguerri qui en était le maître. Ce bruit si détestable qui faisait grincer des dents le profane.
Aussi assourdissant que puisse être le son du frottement du caoutchouc de ladite roulette sur l’émail, elle ne perturbait en rien l’homme debout. A l’opposé, la majorité des patients semblaient réellement inquiets. L’homme, en blouse blanche, penchait en professionnel ne paraissait nullement affecté. La concentration se lisait dans ses yeux et sur son visage. Pour lui, personne n’était réellement allongé face à lui. Seule une bouche et quelques caries titillaient son acuité et contredisaient son savoir.
Des années d’études pour pouvoir exercer et contrecarrer cette hygiène buccale approximative.
Une bouche endolorie à qui, il prodiguait tout le savoir appris quelques années auparavant et pendant de longs mois à ingurgiter et comprendre la méthodologie.
Le bruit redoublait et s’amplifiait à mesure qu’il s’efforçait. Si l’adolescent pré pubère allongé, ne saisissait pas les détails et la finalité des travaux ; lui, le spécialiste savait qu’il touchait au but. Ce métier qu’il pratiquait comme un art. Ce métier que toute sa vie résumait. Dans ces moments-là, il ne pensait à rien d’autre. Il entrevoyait les soins, la façon dont il pourrait avoir gain de cause et le traitement qu’il donnerait à suivre, à poursuivre scrupuleusement pour éradiquer le mal.
Venir à bout du problème lui procurait une jouissance extatique comme à nulle autre pareil. Un professionnel, un vrai.
La lenteur, due à l’infinie précision de ses gestes, corroborait sa pertinence professionnelle. Après tant d’années d’apprentissage, de formations supplémentaires de week-ends, et de jours de pratiques dans son cabinet, il était la quintessence du savoir médical dentaire. Une vie dévouait à la dentition de ses congénères. Mais quelles récompenses d‘être reconnu comme une sommité en la matière. Des confrères lui téléphonaient pour quémander quelques conseils et grappiller un peu de son aura. Une mendicité qui le flattait forcément bien que jamais il ne l’a laissé transparaître. L’humilité était la cerise sur le gâteau. Comble du bonheur professionnel, ses confrères lui adressaient des patients présumés perdus pour leur lacune dentaire. Il réparait ce qui pouvait paraître irréparable, il redressait les causes perdues, il retournait les situations désespérées. Peu de chose lui résistait. Peu de complications avaient de secret pour lui. Ces armes, le burin, la gouge, la spatule de bouche, les tires-nerfs, la sonde ou autre couteau à cire.
C’était fascinant, pour qui aime les métiers – à regarder cet homme ne jamais hésiter sur le choix de l’instrument à prendre, sur la dose de plâtre ou de cire à injecter ou la prophylaxie à prodiguer
Rien ne lui résistait, il venait à bout de tous les problèmes. Tous ou presque, à tout le moins tout ce qui touchait à son travail, qu’il pratiquait en artiste ; pour ce qui était d’ordre privé, la situation était beaucoup plus complexe et tortueuse.
2e Partie
Dis-moi comment tu décores ton espace et je te dirais qui tu es.
Cet adage s’appliquait à lui, aussi sûrement que son esprit vif et pointu était tout entier tourné à sa réussite professionnelle. Tout y était pratique et rangé où cela devait être, une place pour chaque chose. C’est ainsi qu’il concevait son lieu de travail et pas autrement. Le moindre désordre le contrarié au plus haut point. Elle le savait, elle, sa fidèle assistante qui depuis toutes ces années veillait comme une mère sur son enfant, à ce que rien ne vienne perturber la quiétude de son patron, l’assistante dévouée dans la plus pure tradition. Cette complicité fusionnelle avait fini par une liaison évidente, une évidence quasi banale. Tout avait été réuni pour que les considérations privées empiètent sur les aspects purement carriéristes.
Sans être une déesse, elle était jolie à regarder et d’un naturel avenant. Dotée d’un esprit vif et plein d’humour, elle avait un pouvoir de séduction indéniable. Fine, presque, un peu trop avec de magnifiques yeux, bleus, rieur en toute circonstance. Ce visage doux et dynamique n’était pas composé pour une quelconque façade commerciale de son travail vis-à-vis des clients du cabinet. Elle était profondément ainsi. Gaie, elle transmettait sa joie de vivre et son allant.
Aussi, après des années de collaboration, ce binôme praticien avait littéralement fusionné. Ils échangeaient trop de choses pour ne pas en partager les moments intimes. Bien au-delà de la convenance populaire
Ce ne fut pas immédiat, ils avaient une réelle honnêteté amoureuse envers leurs conjoints respectifs – du moins le croyaient-ils. Ils avaient l’un comme l’autre voulut croire en leur fidélité. Ils pensaient aimer. Ceci n’était qu’un leurre, enfoui par des années d’habitudes d’une vie qui ronronnait.
Lui, pour qui son métier comptait par-dessus, avait négligé sa femme sans penser une seule seconde qu’il puisse en être autrement. Réflexe égoïste d’un homme qui voulait se consacrer à son activité comme on entre en religion. Pour elle, il en était tout autre. Elle n’imaginait pas avoir un amant. Le mariage signifiait quelque chose. Un engagement auquel on ne contrevient pas du jour au lendemain, inconvenant et impossible à concilier. C’est au début ce qu’elle pensait haut et fort. Seulement la vie prend des tours parfois espiègles et romantiques à déjouer la petite partition que l’on tente de mettre en musique. Soudain, l’orchestration devient bien différente.
Il fallut beaucoup de temps et vaincre nombre de réticences pour qu’une fin de journée, restés tard pour terminer un cas épineux, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Une étreinte longue, fougueuse traduisant l’accumulation de l’attente. Ils se plaisaient sans se l’avouer. Ni l’un ni l’autre ne l’avaient prémédité, mais la complicité, les rires sur tel ou tel patient et l’entente née d’une même façon de travailler, avait doucement tricoté cette relation inavouée et impensable. Ils s’étaient subitement libérés de leur carcan pour se laisser aller, se laisser vivre.
Ainsi ce couple de métier était devenu un couple tout court.
Il leur était simple de se voir tous les jours, sans chercher d’excuses alambiquées. Par contre, se réserver des week-ends ou des nuits entières tenaient de la contorsion. Comment passer d’une situation maritale bien huilée, où chacun rentrait chez soi le soir, à des moments intimes grappillaient à leur foyer. De subterfuges en ruses élaborés, les deux amants fricotaient depuis, maintenant, près d’un an. Parfois, elle s’interrogeait sur l’existence de cette liaison extra-conjugale. Comment cela avait pu exister ?
Son mariage était-il à ce point en déliquescence ? Avait-elle été mariée par amour ou par raison ? Vaste et délicate question où la réponse n’était jamais la même en fonction de la journée ou son humeur. Elle ne souvenait pas précisément des raisons. Il y avait de l’amour, un peu, sans aucun doute, mais une impression diffuse aussi d’un léger malaise de s’être accouplé par principe, comme pour reproduire le modèle qu’elle avait toujours connu dans sa famille. Un héritage transmis de génération en génération. On finit par ne plus se poser de questions, on suit les traces, comme ça.
Il lui semblait que parfois son mariage se délitait au fil des habitudes. Une désagrégation lente et régulière. Son mari ne semblait pas s’en émouvoir. Mais pour lui la question était peut-être tout à fait différente. S’en rendait-il compte ? Rien n’était moins sûr. Il travaillait dur, il était bienveillant, courageux et attentionné, sans être mollasson. Finalement n’était-il pas le mari idéal, prévenant et présent.
Oui mais voilà, rien de magique, rien de romantique et encore moins aventureux. Ce n’était pas sa faute et elle aurait pu le faire changer ou lui en parler. Elle s’était tu si longtemps qu’elle donnait le change et l’impression de s’y complaire tout à fait, comme une mécanique d’horlogerie parfaitement huilée.
Alors elle avait sauté le pas, aux antipodes de ce qu’elle soutenait, elle s’était laissé aller dans les bras d’un autre. Torride passion, vertige échevelé. Les avantages d’une relation amoureuse sans les inconvénients. En définitive et contre toute attente, cela lui plaisait. Au début, du piment avait été ajouté à sa vie, le piment du mensonge et la crainte de se faire prendre rythmaient ses journées, elle goûtait ce surplus d’adrénaline avec délectation. Le sexe aussi n’était pas étranger à son désir de poursuivre l’aventure.
Puis vint une tout autre sensation, bien différente de celle que provoquent les interdits. Un sentiment plus profond, plus dangereux aussi et un nom bien simple et si impénétrable pour qualifier son état d’esprit. L’amour, elle sentait au fur et à mesure, tomber amoureuse de cet homme, son patron.
3e Partie
Et le patient dans tout cela. Il était devenu presque anecdotique. Homme, femme, enfant peut importait. Il ne soignait pas un corps ou un esprit mais des dents et des gencives. Le reste pouvait ne pas exister. Disons qu’il était désincarné, ce pauvre bonhomme allongé sur le fauteuil spécialement médicalisé pour que le praticien exerce au mieux son talent.
Là, gisait donc un adolescent encore tendre. S’il avait quitté le monde des enfants, il était encore loin d’être entré dans celui des adultes. Beaucoup de subtilités lui échappaient sur la nature humaine et la cohorte de relations nouées, tout ce ballet incessant et surprenant. Il avait dépassé les relations binaires que peuvent ressentir les petits, mais l’entremêlement de celles qui se jouaient devant lui, le dépassé largement. Qui plus est, il était étranger à ce couple qui semblait, pourtant, drôlement bien se connaître. Les yeux écarquillés, aussi grands ouverts que la bouche, ces deux calots noir faisait des allers venus comme s’ils suivaient une partie de tennis. Parfois un des joueur sortait de son champ de vision, mais quand il revenait s’afférer à sa dentition, reprenait le balai incessant de postures et non-dits que le jeune garçon percevait de temps en temps.
Une impression diffuse venait le surprendre et raviver son scepticisme ; ces deux adultes-là n’était pas étranger l’un pour l’autre. Sa perception sensorielle peu développée lui faisait tout de même comprendre qu’une simple relation professionnelle était hypothétique. Ce pseudo couple ne ressemblait pas à ses parents, il n’y avait certes pas cette proximité, quoique. Mais il jurerait qu’ils entretenaient une relation particulière. Cette façon qu’elle, sans se rendre compte, avait de le regarder. Tantôt énamourée, tantôt complice ou, à l’inverse, totalement révulsée par cet homme. Il sentait bien ce flot de sentiments contradictoires et interdépendants pour que cela ne soit qu’une simple coïncidence. L’homme, comme son père, paraissait plus emprunté à laisser paraître ses émotions, comme beaucoup de mâle songea l’adolescent. Il voulait se draper dans l’enveloppe du professionnel attentif, ignorant à toute autre péripétie non compatible avec l’exercice de son métier, imperméable aux doutes et aux évènements externes. Mais c’était bien une façade de circonstance. Il était aussi habile à masquer sa gêne, qu’un éléphant à tenter de faire des pointes.
Même pour un tout jeune homme, la ficelle était grossière et l’évidence sautait aux yeux. Ce n’était pas les boutons d’une acné encore fraîche qui le prévenait d’un tant soit peu de nuance. Encore une fois, il avait suffisamment observé ses parents pour savoir quand il y avait anguille sous roche. Et ces deux-là renvoyaient des signes manifeste d’un relationnel compliqué et pour le moins imbriqué – sans toute fois qu’il ne puisse savoir ce que tout ceci incluait réellement et sans vraiment en comprendre tout son sens.
Toujours est-il que couché sur ce fauteuil, il n’y avait pas d’échappatoire possible, il tentait bien de s’enfoncer à l’intérieur du cuir, comme par espoir d’y être absorbé et disparaître, rien n’y faisait. Il était bel et bien là et la douleur perçue dans sa bouche ne faisait que croitre. Au début, il avait résisté en voulant montrer tout le courage dont il faisait preuve, à la face de ses adultes aguerris. Puis il s’était dit que tout était assez normal, qu’après tout il était là pour une carie déjà fort avancée, et que, logiquement si elle le faisait souffrir tous les jours, elle allait bien encore un peu le titiller sous les coups de roulettes acérées. Or depuis le temps que cela durait, des siècles à n’en pas douter, ce mal était peut-être dû à l’inattention palpable du dentiste. Son assistante ne montrait-elle pas, depuis quelques minutes, des signes d’agacement ? Preuve du trouble qui régnait dans cette pièce. L’atmosphère devenait lourde et pesante. Lui, vautré, ne saisissait pas ce qui se tramait. Les deux autres partageaient les soins et leurs différends amoureux, le fossé ne faisait que se creuser.
4e Partie
Dans le cabinet ils donnaient le change pour les patients. Les gens s’en rendaient-ils compte ? Avaient-ils l’acuité de voir cette symbiose quasi parfaite ? Comment pouvaient-ils ne pas voir l’évidence ? Où était-ce son amour pour lui qui la faisait regarder cet homme avec des yeux totalement différent.
L’histoire avait débuté plusieurs mois auparavant. Echevelant, ébouriffante, presque une histoire de grand écran. Le technicolor dans la vraie vie. Elle aimait ces magnifiques moments de complicités. En fin de journée, quand, avec lui, ils statuaient sur un dossier. Longues réflexions sur l’état d’une dentition, les pistes à trouver pour arriver à la finalité. Les plaisanteries qui fusaient pour détendre l’atmosphère studieuse. Un jeu de mot ou une moquerie sur tel ou tel patient. A ce moment là, la répartie fusait dans un même instant, témoin du diapason intellectuel et affectif qu’ils connaissaient. Elle savait qu’elle et lui ne vivaient plus cette impression dans leur couple respectif.
Au début surtout, la passion emportait tout sur son passage ; le travail à boucler, le départ du cabinet pour ne pas rentrer trop tard et éveiller les soupçons. Un dossier étudié, une plaisanterie, un sourire partagé, appelant un regard profond et attendri. Une main qui frôlait l’autre, un rapprochement plus marqué qui provoquait subitement une étreinte. Les mains parcouraient frénétiquement les corps, la chaleur irradiait la pièce. Les vêtements finissaient par joncher le sol et la fusion emplissait l’atmosphère. Ces moments furent proprement magiques, nombreux et sans commandes.
Ils avaient réussi, un temps, à faire évoluer cet amour professionnel. Des demies journées accordaient à Cupidon, voire de temps à autres des journées entières, un luxe fort rare et trop compliqué. Puis, quelques soirées volées à la barbe des conjoints, ponctuées de quelques nuits d’hôtel. Un bonheur qui avait fait son nid. Le charnel le disputait maintenant à une communion spirituelle. Ils s’accordaient sur nombre de sujets. Ils voyaient la vie par la même lorgnette. Il était heureux, elle faisait des projets. Ils mentaient sur leurs emplois du temps, ils omettaient leurs couples ; ils inventaient des dentitions déglinguées qui imposaient des heures supplémentaires. Ils ne calculaient ni les conséquences, ni la possibilité d’être pris la main dans le sac. Uns insouciance de jeunes amoureux qui induisaient forcément un changement dans leur relation.
Le piège s’était refermé net, sans prévenir. Ce pourquoi il luttait et auquel, elle n’avait pas cru au départ, les frappa implacable. Ils s’aimaient, point. Elle voulait quitter son mari pour vivre à la lumière son amour avec lui et aux yeux du monde pour en finir avec toutes ces cachotteries. Accéder à des simples plaisirs, pour le moment, interdits, comme partir un petit week-end en amoureux. Erreur fatale, elle n’avait pas pensait qu’il hésiterait, qu’il n’était pas prêt à jeter au feu sa vie propre et structurée. Le mal courait depuis quelque temps, elle le savait, une impression sourde et enfouie. Un sentiment dont elle ne préférait pas parler, qu’elle ne souhaitait pas exhiber par crainte de l’évidence, et, probablement en posant la question de voir apparaître la fatalité.
Depuis peu, elle faisait de retours en arrière incessant sur ce qu’avait été sa vie. La façon dont elle avait changé, évolué. Elle qui, il n’y a pas si longtemps, considérait les choses que blanches ou noires. On ne pouvait être que mariée ou célibataire, aucune autre situation n’eut été tolérable. Sa vie était réglée ainsi. Une croyance forte et honorable, mais qui faisait fi de la vie tout simplement, de ces aléas et des facéties qu’elle met tout au long du chemin des êtres humains. Or sa liaison avec son patron avait forcément ébranlée ses certitudes. Balayés les grands principes gravés dans le marbre de ses convictions. Avalés les poncifs d’une vie ordonnée. A bien y réfléchir, comment avait-elle pu dévier de la sorte ? Hormis le charme indéniable de son amant, c’était plus la façon dont elle avait battue en brèche face à ces grandes théories.
Vivre deux vies simultanées mais tellement différentes, l’excitaient désormais en tout point autant que cela continuait de la déstabiliser. Elle n’aurait, pourtant, pas parié sur cette situation anachronique pour elle. Rétrospectivement elle ne s’en sortait pas trop mal. Elle avait appris à jongler avec ses deux mondes. Lui avait décidé de ne rien choisir. Il se cramponnait à cette solution qui lui semblait une bonne alternative. Il avait réglé sa vie comme on le fait pour une horloge, avec ordre et précision. Son travail, sa famille et sa maitresse. Cela suffisait – à ce qu’il croyait être – son bonheur. « Cramponnait », n’était d’ailleurs pas la terminaison à propos. Car, cette vie lui convenait parfaitement.
À suivre …