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23 novembre 2011

La maîtresse

Publié par ahhhh dans > A lire en ce moment...

1ere Partie

 

Le son strident de la roulette emplissait la salle aseptisée et spécialement conçu pour le bien être de l’homme aguerri qui en était le maître. Ce bruit si détestable qui faisait grincer des dents le profane.

Aussi assourdissant que puisse être le son du frottement du caoutchouc de ladite roulette sur l’émail, elle ne perturbait en rien l’homme debout. A l’opposé, la majorité des patients semblaient réellement inquiets. L’homme, en blouse blanche, penchait en professionnel ne paraissait nullement affecté. La concentration se lisait dans ses yeux et sur son visage. Pour lui, personne n’était réellement allongé face à lui. Seule une bouche et quelques caries titillaient son acuité et contredisaient son savoir.

Des années d’études pour pouvoir exercer et contrecarrer cette hygiène buccale approximative.

Une bouche endolorie à qui, il prodiguait tout le savoir appris quelques années auparavant et pendant de longs mois à ingurgiter et comprendre la méthodologie.

Le bruit redoublait et s’amplifiait à mesure qu’il s’efforçait. Si l’adolescent pré pubère allongé, ne saisissait pas les détails et la finalité des travaux ; lui, le spécialiste savait qu’il touchait au but. Ce métier qu’il pratiquait comme un art. Ce métier que toute sa vie résumait. Dans ces moments-là, il ne pensait à rien d’autre. Il entrevoyait les soins, la façon dont il pourrait avoir gain de cause et le traitement qu’il donnerait à suivre, à poursuivre scrupuleusement pour éradiquer le mal.

Venir à bout du problème lui procurait une jouissance extatique comme à nulle autre pareil. Un professionnel, un vrai.

La lenteur, due à l’infinie précision de ses gestes, corroborait sa pertinence professionnelle. Après tant d’années d’apprentissage, de formations supplémentaires de week-ends, et de jours de pratiques dans son cabinet, il était la quintessence du savoir médical dentaire. Une vie dévouait à la dentition de ses congénères. Mais quelles récompenses d‘être reconnu comme une sommité en la matière. Des confrères lui téléphonaient pour quémander quelques conseils et grappiller un peu de son aura. Une mendicité qui le flattait forcément bien que jamais il ne l’a laissé transparaître. L’humilité était la cerise sur le gâteau. Comble du bonheur professionnel, ses confrères lui adressaient des patients présumés perdus pour leur lacune dentaire. Il réparait ce qui pouvait paraître irréparable, il redressait les causes perdues, il retournait les situations désespérées. Peu de chose lui résistait. Peu de complications avaient de secret pour lui. Ces armes, le burin, la gouge, la spatule de bouche, les tires-nerfs, la sonde ou autre couteau à cire.

C’était fascinant, pour qui aime les métiers – à regarder cet homme ne jamais hésiter sur le choix de l’instrument à prendre, sur la dose de plâtre ou de cire à injecter ou la prophylaxie à prodiguer

Rien ne lui résistait, il venait à bout de tous les problèmes. Tous ou presque, à tout le moins tout ce qui touchait à son travail, qu’il pratiquait en artiste ; pour ce qui était d’ordre privé, la situation était beaucoup plus complexe et tortueuse.

—– 2e Partie

Dis-moi comment tu décores ton espace et je te dirais qui tu es.

Cet adage s’appliquait à lui, aussi sûrement que son esprit vif et pointu était tout entier tourné à sa réussite professionnelle. Tout y était pratique et rangé où cela devait être, une place pour chaque chose. C’est ainsi qu’il concevait son lieu de travail et pas autrement. Le moindre désordre le contrarié au plus haut point. Elle le savait, elle, sa fidèle assistante qui depuis toutes ces années veillait comme une mère sur son enfant, à ce que rien ne vienne perturber la quiétude de son patron, l’assistante dévouée dans la plus pure tradition. Cette complicité fusionnelle avait fini par une liaison évidente, une évidence quasi banale. Tout avait été réuni pour que les considérations privées empiètent sur les aspects purement carriéristes.

Sans être une déesse, elle était jolie à regarder et d’un naturel avenant. Dotée d’un esprit vif et plein d’humour, elle avait un pouvoir de séduction indéniable. Fine, presque, un peu trop avec de magnifiques yeux, bleus, rieur en toute circonstance. Ce visage doux et dynamique n’était pas composé pour une quelconque façade commerciale de son travail vis-à-vis des clients du cabinet. Elle était profondément ainsi. Gaie, elle transmettait sa joie de vivre et son allant.

Aussi, après des années de collaboration, ce binôme praticien avait littéralement fusionné. Ils échangeaient trop de choses pour ne pas en partager les moments intimes. Bien au-delà de la convenance populaire

Ce ne fut pas immédiat, ils avaient une réelle honnêteté amoureuse envers leurs conjoints respectifs – du moins le croyaient-ils. Ils avaient l’un comme l’autre voulut croire en leur fidélité. Ils pensaient aimer. Ceci n’était qu’un leurre, enfoui par des années d’habitudes d’une vie qui ronronnait.

Lui, pour qui son métier comptait par-dessus, avait négligé sa femme sans penser une seule seconde qu’il puisse en être autrement. Réflexe égoïste d’un homme qui voulait se consacrer à son activité comme on entre en religion. Pour elle, il en était tout autre. Elle n’imaginait pas avoir un amant. Le mariage signifiait quelque chose. Un engagement auquel on ne contrevient pas du jour au lendemain, inconvenant et impossible à concilier. C’est au début ce qu’elle pensait haut et fort. Seulement la vie prend des tours parfois espiègles et romantiques à déjouer la petite partition que l’on tente de mettre en musique. Soudain, l’orchestration devient bien différente.

Il fallut beaucoup de temps et vaincre nombre de réticences pour qu’une fin de journée, restés tard pour terminer un cas épineux, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Une étreinte longue, fougueuse traduisant l’accumulation de l’attente. Ils se plaisaient sans se l’avouer. Ni l’un ni l’autre ne  l’avaient prémédité, mais la complicité, les rires sur tel ou tel patient et l’entente née d’une même façon de travailler, avait doucement tricoté cette relation inavouée et impensable. Ils s’étaient subitement libérés de leur carcan pour se laisser aller, se laisser vivre.

Ainsi ce couple de métier était devenu un couple tout court.

Il leur était simple de se voir tous les jours, sans chercher d’excuses alambiquées. Par contre, se réserver des week-ends ou des nuits entières tenaient de la contorsion. Comment passer d’une situation maritale bien huilée, où chacun rentrait chez soi le soir, à des moments intimes grappillaient à leur foyer. De subterfuges en ruses élaborés, les deux amants fricotaient depuis, maintenant, près d’un an. Parfois, elle s’interrogeait sur l’existence de cette liaison extra-conjugale. Comment cela avait pu exister ?

Son mariage était-il à ce point en déliquescence ? Avait-elle été mariée par amour ou par raison ? Vaste et délicate question où la réponse n’était jamais la même en fonction de la journée ou son humeur. Elle ne souvenait pas précisément des raisons. Il y avait de l’amour, un peu, sans aucun doute, mais une impression diffuse aussi d’un léger malaise de s’être accouplé par principe, comme pour reproduire le modèle qu’elle avait toujours connu dans sa famille. Un héritage transmis de génération en génération. On finit par ne plus se poser de questions, on suit les traces, comme ça.

Il lui semblait que parfois son mariage se délitait au fil des habitudes. Une désagrégation lente et régulière. Son mari ne semblait pas s’en émouvoir. Mais pour lui la question était peut-être tout à fait différente. S’en rendait-il compte ? Rien n’était moins sûr. Il travaillait dur, il était bienveillant, courageux et attentionné, sans être mollasson. Finalement n’était-il pas le mari idéal, prévenant et présent.

Oui mais voilà, rien de magique, rien de romantique et encore moins aventureux. Ce n’était pas sa faute et elle aurait pu le faire changer ou lui en parler. Elle s’était tu si longtemps qu’elle donnait le change et l’impression de s’y complaire tout à fait, comme une mécanique d’horlogerie parfaitement huilée.

Alors elle avait sauté le pas, aux antipodes de ce qu’elle soutenait, elle s’était laissé aller dans les bras d’un autre. Torride passion, vertige échevelé. Les avantages d’une relation amoureuse sans les inconvénients. En définitive et contre toute attente, cela lui plaisait. Au début, du piment avait été ajouté à sa vie, le piment du mensonge et la crainte de se faire prendre rythmaient ses journées, elle goûtait ce surplus d’adrénaline avec délectation. Le sexe aussi n’était pas étranger à son désir de poursuivre l’aventure.

Puis vint une tout autre sensation, bien différente de celle que provoquent les interdits. Un sentiment plus profond, plus dangereux aussi et un nom bien simple et si impénétrable pour qualifier son état d’esprit. L’amour, elle sentait au fur et à mesure, tomber amoureuse de cet homme, son patron.

—– 3e Partie

Et le patient dans tout cela. Il était devenu presque anecdotique. Homme, femme, enfant peut importait. Il ne soignait pas un corps ou un esprit mais des dents et des gencives. Le reste pouvait ne pas exister. Disons qu’il était désincarné, ce pauvre bonhomme allongé sur le fauteuil spécialement médicalisé pour que le praticien exerce au mieux son talent.

Là, gisait donc un adolescent encore tendre. S’il avait quitté le monde des enfants, il était encore loin d’être entré dans celui des adultes. Beaucoup de subtilités lui échappaient sur la nature humaine et la cohorte de relations nouées, tout ce ballet incessant et surprenant. Il avait dépassé les relations binaires que peuvent ressentir les petits, mais l’entremêlement de celles qui se jouaient devant lui, le dépassé largement. Qui plus est, il était étranger à ce couple qui semblait, pourtant, drôlement bien se connaître. Les yeux écarquillés, aussi grands ouverts que la bouche, ces deux calots noir faisait des allers venus comme s’ils suivaient une partie de tennis. Parfois un des joueur sortait de son champ de vision, mais quand il revenait s’afférer à sa dentition, reprenait le balai incessant de postures et  non-dits que le jeune garçon percevait de temps en temps.

Une impression diffuse venait le surprendre et raviver son scepticisme ; ces deux adultes-là n’était pas étranger l’un pour l’autre. Sa perception sensorielle peu développée lui faisait tout de même comprendre qu’une simple relation professionnelle était hypothétique. Ce pseudo couple ne ressemblait pas à ses parents, il n’y avait certes pas cette proximité, quoique. Mais il jurerait qu’ils entretenaient une relation particulière. Cette façon qu’elle, sans se rendre compte, avait de le regarder. Tantôt énamourée, tantôt complice ou, à l’inverse, totalement révulsée par cet homme. Il sentait bien ce flot de sentiments contradictoires et interdépendants pour que cela ne soit qu’une simple coïncidence. L’homme, comme son père, paraissait plus emprunté à laisser paraître ses émotions, comme beaucoup de mâle songea l’adolescent. Il voulait se draper dans l’enveloppe du professionnel attentif, ignorant à toute autre péripétie non compatible avec l’exercice de son métier, imperméable aux doutes et aux évènements externes. Mais c’était bien une façade de circonstance. Il était aussi habile à masquer sa gêne, qu’un éléphant à tenter de faire des pointes.

Même pour un tout jeune homme, la ficelle était grossière et l’évidence sautait aux yeux. Ce n’était pas les boutons d’une acné encore fraîche qui le prévenait d’un tant soit peu de nuance. Encore une fois, il avait suffisamment observé ses parents pour savoir quand il y avait anguille sous roche. Et ces deux-là renvoyaient des signes manifeste d’un relationnel compliqué et pour le moins imbriqué – sans toute fois qu’il ne puisse savoir ce que tout ceci incluait réellement et sans vraiment en comprendre tout son sens.
Toujours est-il que couché sur ce fauteuil, il n’y avait pas d’échappatoire possible, il tentait bien de s’enfoncer à l’intérieur du cuir, comme par espoir d’y être absorbé et disparaître, rien n’y faisait. Il était bel et bien là et la douleur perçue dans sa bouche ne faisait que croitre. Au début, il avait résisté en voulant montrer tout le courage dont il faisait preuve, à la face de ses adultes aguerris. Puis il s’était dit que tout était assez normal, qu’après tout il était là pour une carie déjà fort avancée, et que, logiquement si elle le faisait souffrir tous les jours, elle allait bien encore un peu le titiller sous les coups de roulettes acérées. Or depuis le temps que cela durait, des siècles à n’en pas douter, ce mal était peut-être dû à l’inattention palpable du dentiste. Son assistante ne montrait-elle pas, depuis quelques minutes, des signes d’agacement ? Preuve du trouble qui régnait dans cette pièce. L’atmosphère devenait lourde et pesante. Lui, vautré, ne saisissait pas ce qui se tramait. Les deux autres partageaient les soins et leurs différends amoureux, le fossé ne faisait que se creuser.

 —– 4e Partie

Dans le cabinet ils donnaient le change pour les patients. Les gens s’en rendaient-ils compte ? Avaient-ils l’acuité de voir cette symbiose quasi parfaite ? Comment pouvaient-ils ne pas voir l’évidence ? Où était-ce son amour pour lui qui la faisait regarder cet homme avec des yeux totalement différent.

L’histoire avait débuté plusieurs mois auparavant. Echevelant, ébouriffante, presque une histoire de grand écran. Le technicolor dans la vraie vie. Elle aimait ces magnifiques moments de complicités. En fin de journée, quand, avec lui, ils statuaient sur un dossier. Longues réflexions sur l’état d’une dentition, les pistes à trouver pour arriver à la finalité. Les plaisanteries qui fusaient pour détendre l’atmosphère studieuse. Un jeu de mot ou une moquerie sur tel ou tel patient. A ce moment là, la répartie fusait dans un même instant, témoin du diapason intellectuel et affectif qu’ils connaissaient. Elle savait qu’elle et lui ne vivaient plus cette impression dans leur couple respectif.

Au début surtout, la passion emportait tout sur son passage ; le travail à boucler, le départ du cabinet pour ne pas rentrer trop tard et éveiller les soupçons.  Un dossier étudié, une plaisanterie, un sourire partagé, appelant un regard profond et attendri. Une main qui frôlait l’autre, un rapprochement plus marqué qui provoquait subitement une étreinte. Les mains parcouraient frénétiquement les corps, la chaleur irradiait la pièce. Les vêtements finissaient par joncher le sol et la fusion emplissait l’atmosphère. Ces moments furent proprement magiques, nombreux et sans commandes.

Ils avaient réussi, un temps, à faire évoluer cet amour professionnel. Des demies journées accordaient à Cupidon, voire de temps à autres des journées entières, un luxe fort rare et trop compliqué. Puis, quelques soirées volées à la barbe des conjoints, ponctuées de quelques nuits d’hôtel. Un bonheur qui avait fait son nid. Le charnel le disputait maintenant à une communion spirituelle. Ils s’accordaient sur nombre de sujets. Ils voyaient la vie par la même lorgnette. Il était heureux, elle faisait des projets. Ils mentaient sur leurs emplois du temps, ils omettaient leurs couples ; ils inventaient des dentitions déglinguées qui imposaient des heures supplémentaires. Ils ne calculaient ni les conséquences, ni la possibilité d’être pris la main dans le sac. Uns insouciance de jeunes amoureux qui induisaient forcément un changement dans leur relation.

Le piège s’était refermé net, sans prévenir. Ce pourquoi il luttait et auquel, elle n’avait pas cru au départ, les frappa implacable. Ils s’aimaient, point. Elle voulait quitter son mari pour vivre à la lumière son amour avec lui et aux yeux du monde pour  en finir avec toutes ces cachotteries. Accéder à des simples plaisirs, pour le moment, interdits, comme partir un petit week-end en amoureux. Erreur fatale, elle n’avait pas pensait qu’il hésiterait, qu’il n’était pas prêt à jeter au feu sa vie propre et structurée. Le mal courait depuis quelque temps, elle le savait, une impression sourde et enfouie. Un sentiment dont elle ne préférait pas parler, qu’elle ne souhaitait pas exhiber par crainte de l’évidence, et, probablement en posant la question de voir apparaître la fatalité.

Depuis peu, elle faisait de retours en arrière incessant sur ce qu’avait été sa vie. La façon dont elle avait changé, évolué. Elle qui, il n’y a pas si longtemps, considérait les choses que blanches ou noires. On ne pouvait être que mariée ou célibataire, aucune autre situation n’eut été tolérable. Sa vie était réglée ainsi. Une croyance forte et honorable, mais qui faisait fi de la vie tout simplement, de ces aléas et des facéties qu’elle met tout au long du chemin des êtres humains. Or sa liaison avec son patron avait forcément ébranlée ses certitudes. Balayés les grands principes gravés dans le marbre de ses convictions. Avalés les poncifs d’une vie ordonnée. A bien y réfléchir, comment avait-elle pu dévier de la sorte ? Hormis le charme indéniable de son amant, c’était plus la façon dont elle avait battue en brèche face à ces grandes théories.

Vivre deux vies simultanées mais tellement différentes, l’excitaient désormais en tout point autant que cela continuait de la déstabiliser. Elle n’aurait, pourtant, pas parié sur cette situation anachronique pour elle. Rétrospectivement elle ne s’en sortait pas trop mal. Elle avait appris à jongler avec ses deux mondes. Lui avait décidé de ne rien choisir. Il se cramponnait à cette solution qui lui semblait une bonne alternative. Il avait réglé sa vie comme on le fait pour une horloge, avec ordre et précision. Son travail, sa famille et sa maitresse. Cela suffisait – à ce qu’il croyait être – son bonheur. « Cramponnait », n’était d’ailleurs pas la terminaison à propos. Car, cette vie lui convenait parfaitement.

                                                                                                                     À suivre …

 

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