Carnet de Blog

16 septembre 2010

L’homme de paille

Publié par ahhhh dans En Passant...

C’est dans un cadre bucolique, au milieu de verdure et de champs odorant aux senteurs paysannes que je plastronne.

Je me trouve majestueux, imposant par ma taille, énorme par mon volume, pourtant je me vois affubler du nom d’épouvantail. Quelle infamie. Avec ma stature de commandeur, je mesure pas moins de deux mètres, j’ai une destinée toute tracée ; effrayer les volatiles affamés.

Regardez-moi, vous que j’interpelle, regardez-moi au lieu de me moquer. Je suis là, granit de paille, gras du bon chaume dont on m’a bourré. Affublé d’un gilet dont le propriétaire ne voulait plus, mes deux bras, raides comme la justice, jaillissent de ce débardeur aux couleurs criardes. Un pantalon tout aussi de mauvais goût ceint ma taille. Enfin un chapeau de tissu rouge vif, où est plantée une petite fleur, clôt cette note finale. Avouez que pour sortir il y a mieux.

Vous pouvez vous gausser de ma posture, que je tente de conserver martiale. Les coloris ne sont de mon fait, je finis par ne plus m’en soucier. Dans ce champ, ma mission est importante, voire incontournable. Vous, vous m’accablez de tous les mots possibles qui vous font rire, je ne suis pour vous finalement qu’un empaillé.

Seulement moi, dans ce pré qui embaume de mille senteurs champêtres, dont les effluves saisonniers chatouillent mes narines de fétu de paille, je me sens chez moi. Du matin au soir j’assiste en spectateur à des scènes d’une poésie auxquelles vous ne songez probablement pas. Tout ce que la nature compte d’être vivant sont à mes pieds, petits rongeurs, reptiles ou mammifères de la création, viennent tourner autour de ma statue. Seuls les oiseaux ne s’aventurent sur ce tas de terre.

Du matin et son aube flamboyante au soir et son crépuscule blême je vis les journées, les mois et les saisons tous les jours de façon différente. La lumière n’est jamais la même, les odeurs non plus. Cette valse enivrante fait mon bonheur, mes yeux ébaubis ne se lassent jamais. Je doute qu’aucun bipède de votre espèce puisse se vanter de connaître, jour après jour, un tel bonheur d’exister.

La journée, divers bruits viennent à moi, je marque le temps par le bruit des engins agricoles de mon maître. De l’emploi de telle ou de telle machine, me renseigne sur les heures et les saisons. J’observe mon patron affairé, souvent le dos ployé, à ausculter ses arpents, gagne pain familiale. De ses doigts déformés et épais, il triture la moindre motte pour s’assurer de sa prospérité future. Sans relâche il trime obéissant à la loi divine des saisons, n’abdiquant jamais face aux éléments qui tentent de reprendre leur droit et la possession des arrhes dont ils s’estiment dépositaires.

Dans la tiédeur du soir, surtout l’été au soleil déclinant, je vois défiler aussi d’autres espèces qui ne sortent qu’à des moments ou leur sécurité est garantie. Trop apeurées pour gambader à d’autres heures fréquentées. Les voir ainsi faire sarabande me réjouit les pupilles de paille dilatées.

Durant les nuits d’encre, c’est encore d’autres habitants de notre terre qui viennent me tenir compagnie et vaquer à leurs petites occupations. Ils pointent leurs museaux, craintifs et attentifs à la moindre alerte. Mais bien vite ils se pressent contre mes jambes et fouinent à la recherche de leurs précieux. Renards, belettes, fouines, rats, ragondins, hérissons, reniflent bruyamment. Les insectes ne sont pas en reste.

Cet ordre immuable est magnifique à qui sait le voir et patiente. Quand il apparaît comme par magie, mes yeux s’écarquillent devant cette magnificence, ces créatures de la nature dont chacun est à sa place me divertissent. Inquiets ou marioles ils ne peuvent s’empêcher de s’aventurer sur ce terrain aux trésors convoités.

Cette autre société prend quartier jusqu’à voir poindre l’aube. Ce commencement du jour est incontestablement le moment que je préfère. Cette petite rosée qui perle sur mes brins pour ma toilette matinale me lave et me ragaillardit. Parfois, elle ne fait que me rafraîchir délicatement, qu’importe cela reste pour moi une douche de jouvence.

C’est un onguent réparateur, promesse d’une belle journée de guet et d’empêchement.

Vous me railler, mais êtes-vous certains que votre position de bipèdes errants, en perpétuel mouvement désordonnés, vous confèrent une meilleure place que la mienne. Moi qui suis là, observateur privilégié de l’évolution de la nature, de ces changements, de ces courroux aussi. Moi qui hume à tous vents, les parfums changeants multiples de cette terre d’où vous venez et où vous retournerez. Etes-vous surs de votre condition ? Moi qui respire un air pur et ne suis jamais soumis aux aléas de la pluie, du soleil ou du vent. Bien au contraire, je les appelle de mes vœux, ils sont mes amis. Ils me parlent, me caressent ou me nettoient. Cette bise par exemple m’étreint et m’enlace, sans que je ne me lasse. Elle me frôle, me caresse, je frémis de bonheur. Elle s’enroule autour de moi dans une danse lancinante. Plaisirs des sens en éveillent. Je souris de bonheur et chavire le cœur en émoi.

De temps en temps il m’arrive de perdre un brin de paille, mais je ne m’inquiète guère car contre vents et tempêtes je maintiens ma position, fier et hautain.

Alors, aviez-vous imaginé quel nom et quel rôle épouvantable que celui d’épouvantail. J’épouvante, j’effraie, j’interdis tout intrusion des ovipares de toutes plumes, ces bestioles qui veulent faire festin des graines de mon maître. Devant ma puissance et mon air revêche, ils n’osent s’approcher de peur d’être foudroyés. Pourtant sachez bien, vous qui me tournez en dérision, qu’en mon for intérieur, je ne ferais de mal à une mouche et les oiseaux, moi, je les aime.

22 août 2010

Lettre à autrui

Publié par ahhhh dans En Passant...

À quoi cela sert ? À quoi ça sert tout ça en définitive ? Veux-tu bien me le dire ? Me le diras-tu un jour ou l’autre ?

S’agiter, rire, pleurer, travailler, partir, toute une énergie de bon vivant pour oublier l’éphémère. Courir pour mieux fuir. Croire l’espace d’un instant que l’on va lui échapper. Courir pour ne penser qu’à ce qu’il y a devant, ne pas se retourner, jamais. Courir pour vivre, vivre en courant.

Tu me l’as déjà dit, c’est vrai, maintes et maintes fois, vivre coûte que coûte. Je voudrais pourtant laisser aller, laisser monter cette mélancolie. Tu sais, non pas celle qui évoque la tristesse ou l’abattement, non, ce sentiment de vague douceur, un tantinet triste mais tellement propice à la rêverie et la méditation.

Tu me l’as déjà dit ce sentiment double colle parfaitement à ma cyclothymie.

Mais avoue-le moi une bonne fois pour toute, à quoi tout cela sert-il ? Vivre pour construire ? bâtir des cathédrales ? Vivre pour épargner ? Sommes-nous des écureuils en ce bas monde ? Accumuler pour devoir tout abandonner sans autre choix ?

On ne laisse rien, ça ne sert à rien. Quel sens donne-t-on à la vie ? Aucun puisque qu’elle n’en a pas.

Tu m’as fait jurer de faire les choses à fond. Je te l’ai promis. Chaque jour, je tente de bien les faire. Persister pour oublier, croire que chaque instant est primordial, nécessaire voire indispensable. Se prendre au jeu pour ne pas le perdre.

Remplir les cases vides, exister un tant soit peu, occuper une place dans la communauté des mammifères errants, avoir des enfants, leur inculquer des valeurs, respecter les autres. Aimer, aimer avec passion et sans crainte, mais au bout du compte tout ceci est balayé d’un revers de la faux. C’est en cela que ça n’a aucun sens. Faire des choses, les faire pour la postérité ou l’insignifiante légèreté de la vie,  revient quasiment au même, si la longévité de la mémoire est un peu plus importante qui s’en soucie véritablement. Quel poids peut-on laisser, celui de la feuille, morte qui tombe à terre. Il n’y a de traces à espérer et donc à laisser.

J’ai pris résolution de te suivre et  respecter le saoum émotionnel du questionnement que tu exiges. Ignorer cette interrogation sur la vacuité existentielle du vivant. Tu m’interdis cette question dont tu abhorres la sémantique. J’ai lutté, bataillé pour ne pas t’envoyer des missives épistolaires et rompre mon vœu de chasteté spirituel. Parce qu’inlassablement je ne sais pas te demander autre chose, toujours je reviens au point de départ, le point de non-retour.

Tu as eu gain de cause puisqu’il m’arrive maintenant, un peu, de me laisser rattraper par ton incorrigible caractère de gosse qui ne respecte jamais rien, turbulent et dissipé. Cette partie qui me permet d’exister et de ne pas sombrer totalement. C’est partie de moi-même qui me protège de la folie ou du spleen permanent.

Cet état volontaire à rester un enfant pour conserver la part du rêve, de l’insouciance et de l’idéalisme. Cette dimension d’espoir qui me protège quand, le matin, je me lève toujours un peu plus froissé, plié, compressé par mes douleurs, mes peurs et mes angoisses et qui au fur et à mesure de l’avancée de la journée arrive à me faire voir les choses autrement. Ce masque d’apparat joyeux qui facilite l’existence, et instille suffisamment de chaleur pour se mentir et admettre que tout ça n’est pas complètement pour rien.

C’est cette luciole coquine qui lutte à mes côtés pour combattre l’armée des ombres sombres de la pensée névrosée. Elle a la vertu de l’homéopathie. Elle est douce et sans effet secondaire, certes. Chaque jour elle me fait croire que le petit caillou déposé dans la muraille invisible contribue au sens universel. Et de jour en jour, certifie que demain sera encore mieux, plus grand et générateur de la récompense suprême. J’erre dans le désert et tu me fais croire au mirage, comme un tour de magie

Mais ta thérapie n’est-elle pas un placebo ? À quoi bon tout ceci, pour quoi faire ? Pour servir à quoi, me le diras-tu un jour ? Courir encore un peu, courir jusqu’à l’essoufflement, courir parce que s’arrêter serait tout à coup savoir.

6 août 2010

Une étrange vie

Publié par ahhhh dans En Passant...

… Suite et Fin.

 

Dans le box, il resta impassible. Aucun mot ne vint pour formuler un recours, des excuses. Ce fut interpréter comme une arrogance supplémentaire. Mais comment expliquer l’effondrement intérieur dans lequel il sombrait totalement. Un désoeuvrement entraînant une famille inconnue, les siens, son maigre entourage, ses activités professionnelles – le cataclysme absolu. Une dévastation dont il ne se remettrait pas. Il ne cessa de fixer sa femme, une dernière vision avant longtemps qui marquait aussi l’incompréhension installée depuis des années. Elle était venue, avait assisté à chaque journée du procès, autant à la demande de l’avocat que par évidence.

Il la regarda encore, il ne l’appelait pas à son secours, mais il aurait sûrement voulu lui dire que ce n’était pas ce qu’il eut souhaité, que les malentendus, l’éloignement dans lesquels il s’était muré eût été une profonde erreur. Qu’il voulait un jour, rattraper ce temps perdu, ces années gâchées sur l’autel de son ambition vaniteuse.

Elle ne se défila jamais du regard dont il quémandait l’aumône, mais elle était dans un tout autre registre. La colère le disputait à l’angoisse du lendemain. Sa distance s’accompagnait de l’effroi face à son acte et à son enfermement patent. Ils étaient devenus des étrangers et le mal était bien trop profond pour qu’il en puisse être autrement.

Somme toute, il avait détruit une vie et ruiné trois existences familiales. La sentence fut aussi implacable que sa faute. Cinq ans dont vingt-quatre mois fermes et une amende pécuniaire à la hauteur de ses ressources.

Le centre pénitentiaire où son avoué avait réussi à le faire transférer, afin d’assouplir les conditions de détention, était situé à plus de cinquante kilomètres de son domicile. Si ce ne fut pas la seule des raisons de l’espacement des visites de son épouse, cela n’arrangea rien. Elle vint, un peu, les premiers temps, parlant peu et ne s’attardant jamais. Sa seule préoccupation était de savoir comment elle devait prendre en main les rênes de sa nouvelle destinée et protéger au mieux ses enfants, qui de leurs côtés subissaient les tourments moraux de leurs petits camarades vite au courant du fait-divers et peu soucieux de quelconques aménités.

Passé quelques mois, il ne la vit plus. Puis un jour d’hiver annonciateur des mauvais jours, il reçu, par l’intermédiaire d’un avocat, une demande de divorce en bonne et due forme agrémentée d’une demande de déchéance parentale. Un autre coup de poignard qui en appelait d’autres. Il était inéluctable que dans la foulée ses biens furent saisis et face à des actionnaires peu disposés à la patience et l’amnistie, son empire fut démantelé et vendu par lot au plus offrant ou au plus cupides.

Ce qu’il avait mis des années à construire méthodiquement venait, en mois d’un an, de disparaître tout simplement.

Il lui fallait expier sa faute et se plier à la justice des hommes, mais ce qui s’ensuivit au fil des mois fut pire encore. Toute la cruauté humaine s’amoncela, sans qu’il ne puisse faire quoi que ce soit. Pour mériter qu’elle fut, à en juger par la vox populi, l’addition fut lourde, très lourde. Ce fut une cascade de déconfiture, la décrépitude morale à laquelle il n’avait jamais oser croire. On lui niait désormais toute reconnaissance, tout pardon et tout espoir de reconquête. Il était rangé au rang de meurtrier avec ce boulet accroché à jamais.

Il purgea un peu moins que le verdict annoncé, grâce aux remises de peine, témoin de la bonne conduite dont il fit état. Le directeur loua son comportement et espéra que son intellect lui suffit à la réinsertion promise pour chaque individu. Puisque rien ne devait lui être épargné, il fut  libéré un matin tôt et se retrouva dans la rue, seul, sans personne pour l’accueillir. Traînant un passé dont il se serait volontiers débarrassé et sans avenir pour le réconforter. Un parcours de vie sinusoïdal qui s’était arrêté un samedi matin de marché. La seule chose qui le reliait encore à ces évènements était cette douleur continuelle dans son cerveau, partiellement guérie en prison et dont il gardait parfois les stigmates douloureux. Personne du corps médical n’avait pu identifier le problème et les soins auxquels il avait eu droit en tant que détenu étaient trop sommaires pour une investigation poussée et efficiente. Il était écrit quelque part que rien ne lui serait pardonné.

Il tenta en vain de prendre contact avec sa femme qui ne répondit jamais à ses appels. Ses actionnaires avaient soldé toutes les structures et ses comptes bancaires évaporés avec la bienveillance de ses ex-amis banquiers, l’Etat raflant la mise de ce qu’il restait à partager, tels les vautours se délectant de la proie inanimée étendue dans le désert. Il était sans ressources, les maigres euros royalement octroyés par l’administration pénitentiaire ne couvriraient guère de s’installer une semaine dans un hôtel aussi miteux soit-il.

Malgré tout ses facultés intellectuelles, brisé par la vie et son enfermement, il n’eut de recours de rejoindre la cohorte des sdf sans lendemain, ni bonne fortune.

Les premiers jours furent terribles. La jungle des bannis est un territoire périlleux pour celui peu habitué. La violence n’est pas une légende urbaine usurpée. Pour un homme de sa condition, ce fut dramatique. Le peu qu’il avait lui fut dérobé, il fut roué de coups et compris bien vite qu’il fallait éviter à tout pris les dortoirs de la honte. La crasse régnait en reine et ici plus que partout ailleurs c’était le royaume du muscle.

N’ayant pas décidé de céder face à l’adversité, il finit, petit à petit, par trouver une place. Comme toute communauté régit par des codes, il les assimila et finit par se faire accepter, là où ses qualités de chef firent même merveille.

De petit boulot en grandes vicissitudes, un matin de décembre poussé hors de sa tente de carton, par les frimas persistants, il se résolut à faire la manche et se dirigea vers le marché de sa ville.  Point d’abondance pour les gens de sa catégorie. Sur un morceau de papier mettant toute son énergie possible, aidé par une formation complète lui permettant d’aligner plus que trois mots, il écrivit de son encore presque blanche main, « Je suis désœuvré, auriez-vous une petite pièce pour que je puisse me sustenter. J’ai faim », convaincue qu’une phrase bien tournée susciterait pitié et compassion. Il s’installa, les genoux sur le bitume, le regard perdu dans le vide de sa nouvelle vie.

Un homme de même condition, vint s’asseoir à côté de lui avec son bout de carton mal écrit et déjà vieilli par des années de mendicité. L’ex-homme d’affaires, reconnu immédiatement son camarade d’infortune, pauvre hère qu’il avait quelques mois auparavant, éconduit sauvagement du haut de sa fugace grandeur. Il rentra la tête dans les épaules, penaud, espérant que l’autre ne s’en souvienne plus.

Le mendiant établit, à la mémoire encore vive, tout à fait conscient aux choses environnantes, s’installa un peu mieux et sans jeter de regard à ce nouveau pauvre, glissa, « bon appétit ».

29 juillet 2010

Une étrange vie

Publié par ahhhh dans En Passant...

… Suite 6…

 

De retour dans sa ville, il prit directement la direction de la gendarmerie. Il se gara et se présenta au guichet déclinant son identité.  Le planton ne paru ni surpris, ni enthousiaste, décrocha le combiné et demanda à son commandant de venir le rejoindre, lui signifiant qu’il avait face à lui l’individu recherché dans le cadre de l’accident du rond-point de la fin de matinée.

Ils arrivèrent à trois gradés. Le plus vieux des trois le salua poliment et lui demanda de le suivre. Il y avait une sorte de politesse froide qui n’augura pourtant rien de convivial. L’heure était grave mais l’homme en uniforme avait assez de diplomatie et de psychologie pour ne pas faire de sensationnalisme.

Ils pénétrèrent dans une petite pièce ; salle d’interrogatoire lugubre, sans artifice où seule une table et trois chaises servaient d’ornements. Le ton changea subitement pour lui intimer l’ordre de s’asseoir. Il allait devoir fournir des explications que lui-même ne détenait pas ou peu. Son calvaire ne faisait que commencer.

La courtoisie affichée à l’entrée se révéla très vite  une posture de façade. Pour tout commencement, pour le marquer, l’officier lui confirma ce dont il se doutait un peu, le cycliste n’avait pas survécu, pire il était mort sur le coup. Lui porter assistance n’aurait donc rien changé, certes, mais cela le positionnait d’emblée comme coupable et par voie de conséquence le condamnait avant même le procès. Ce même commandant poursuivit par le rappel appuyé de sa fuite comme élément accablant à charge. Le décor était posé, sombre, factuel et finalement tout autre considération n’avait que peu d’importance. L’adjoint, homme austère, grand et maigre lui fit remarquer que dans sa position et compte tenu de son statut, il aurait dû agir tout autrement. C’était aussi une manière de lui faire comprendre qu’aucun cadeau ne lui serait fait.

Il s’en doutait déjà.

Les heures s’égrenèrent de questions en interrogations moins aimables. On lui fit décliner maintes fois son identité, repasser en boucle sa vie, sa famille ascendance et descendance. Pire qu’un interrogatoire, une psychanalyse pour déceler ce qui l’avait conduit à ce final incroyable. Pour les limiers face à lui, il semblait prédisposé à agir de la sorte. Riche insouciant à le vie d’autrui, froid calculateur  peu concerné par l’humanité environnante. Son isolement volontaire, sa misanthropie supposée était autant de truisme de son inadaptation à la vie de la cité. Les causes ne pouvaient conduire qu’au fait constaté, fermé le ban.

Il eut beau insister sur cette douleur obsédante, ce mal handicapant qu’il estimait être plutôt responsable, rien ne trouva grâce aux yeux des hommes en uniformes.

Il fut incapable de dire avec précision, combien de temps dura son calvaire. A chaque remarque sur cette situation, on lui opposait vertement et ce qu’il décelait comme une pointe de haine ou rancœur, que lui avait de la chance, puisqu’il était vivant, tandis que sa victime n’avait pas eu d’échappatoire, imparable. Il réclama un avocat, l’heure fatidique n’était pas atteinte, incroyable tant il pensait avoir dépasser la vingtaine d’heures de présence en ces lieux inhospitaliers.

Il conserva un aplomb qui ne parut pas décontenancer ses contradicteurs. Ils firent le tour de la question maintes fois. Quand ils parurent satisfaits des informations recueillies ou las de cette interminable échange, ils lui signifièrent la prolongation de sa garde-à-vue et lui permirent de passer un coup de téléphone.

Il hésita. Appeler son épouse ou tout de suite son avoué pour qu’il vienne l’épauler. C’est en entendant l’heure tardive d’une soirée déjà fort avancée qu’il se résigna à prévenir sa femme.

Il mis du temps à la calmer, à éteindre provisoirement les pleurs à l’autre bout du combiné. Vinrent les reproches, les récriminations de son abandon décennal. Tout ce dont il n’avait cure à cet instant. Il la supplia de remettre à plus tard l’exégèse de ses rancunes et de prévenir au plus vite son conseiller juridique.

Le lendemain matin, son avocat se présenta à son illusoire rescousse. Le professionnel lui confirma la gravité de l’instant. La fatigue, la tension le rendait revêche et il admonesta celui qu’il estimait payer un prix d’or non pour lui dire ce qu’il savait pertinemment mais pour le sortir de ce mauvais pas. Il était pourtant encore loin de la réalité. Ce qu’il nommait d’avatar dépassé de loin son ressenti. Son avocat se vit refuser sa mise en liberté conditionnelle, au motif d’une fuite du plus mauvais effet. Il était, non seulement un chauffard, mais pas vulgaire puisque ayant pris la fuite une fois, tout à fait a même de recommencer, estima le juge en charge du dossier. Les temps étaient à la répression impitoyable de ce genre de comportement fusse-t-il perpétrer par un notable.

On prolongea sa garde-à-vue jusqu’à l’extrême limite afin de lui faire sentir le poids de la justice immanente, puis déférer au parquet, il fut placer en préventive. Rien ne lui serait désormais épargné. Il allait découvrir l’univers carcéral et il pouvait commencer à s’y familiariser.

Le procès fut conforme aux explications de son juriste. Aucune circonstance atténuante ne lui fut concédée. Sa position ne lui apporta qu’ennui et défiance, pour les passe-droits, la période était révolue.

Plutôt que d’obtenir une vaine clémence, son avocat chercha plutôt un traitement adouci pour sa destination. Sage précaution, même si lui ne l’entendait pas ainsi. Le repentir ne suffisait pas, la partie civile, aveuglée par le chagrin et la douleur voulait le maximum au titre d’exemple. Le procureur allait en ce sens, il n’avait pas grand-chose à opposer pour contre carrer la sévère punition qui se profilait.

 

… à suivre…

21 juillet 2010

Une étrange vie

Publié par ahhhh dans En Passant...

… Suite 5 ….

 

Un fracas épouvantable accompagna la collision. Se rendit-il compte de toute la scène ? Hélas ce n’avait plus réellement d’importance. Le cyclotouriste fut projeté à plus de 150 m par-dessus le véhicule, son casque ne suffit pas à le protéger et retomba face contre la chaussée, immédiatement après, un filet de sang s’écoula de son nez et ses oreilles. Tué sur le coup conclura le rapport de police. Il ne restait pas grand-chose du vélo broyé par l’automobile.

Lui n’eut guère le temps d’analyser le déroulement des évènements. Sa douleur au cerveau ne le quittait plus, mais ce n’était pas grand-chose au regard de ce qu’il entrevoyait. Le chaos total, indescriptible. Comment en était-on arrivé là ? Pourquoi cette fatalité ? Pourquoi, au moment où, sa vie était passionnante, oui pourquoi fallait-il qu’elle soit anéantie. Quel coup du sort, quel destin stupide et proprement incroyable. Il était arrivé trop vite et sa mortelle trajectoire ne put être déviée, malgré les freins puissants de son véhicule sportif.

Il demeura un temps prostré, hagard ne parvenant absolument pas à réfléchir. Même la douleur ne semblait plus présente. Un vide abyssal avait pris place dans son esprit. Il n’entendait pas non plus les bruits à l’extérieur.

Beaucoup plus tard il ne fut pas capable de répondre correctement aux questions simples des enquêteurs. Raconter l’accident lui fut tout autant impossible. Ce que les policiers prirent pour du mutisme volontaire qui aggrava largement son cas n’était en fait que la réalité d’une absence totale.

Il n’avait pas vu à temps le cycliste, entraînant le retard de freinage fatal. Puis arrêter au milieu du rond-point, il était resté un temps indéfini dans son véhicule, la tête posée sur le haut de son volant. C’était à se demander s’il s’était exactement rendu compte de la gravité de l’accident. Là encore il ne su jamais répondre à cette autre question. Aussi terrible que furent les circonstances et leurs conséquences, il perdit mentalement pied. Lui, homme lucide, pragmatique, animal à sang-froid, il dérapa. Il quitta ce capitaine unanimement salué, responsable et visionnaire, pour se muer en bête stupide, irréfléchis et primitive dans sa prise de décision et l’évaluation de l’instant.

Non content de ne pas intervenir immédiatement auprès de l’homme couché sur l’asphalte, il le délaissa pour ne penser qu’à son salut. Reprenant quelques peu ses esprits ou plutôt dans une sorte de songe cauchemardesque, il releva la tête, ne vit personne alentour, remis le contact de son bolide de tôle, enclencha une vitesse et dans un crissement de pneu démarra en trombe. Il prenait la fuite, comble de l’horreur et d’une fin écrite parsemée d’erreurs de jugement empilées.

Il roula des kilomètres, les yeux fixaient la route. Tantôt lucide pensant à son empire, sa famille et la façon de les protéger, tantôt absent, pleurant sur ce coup du sort, cette minute fatidique et ce mal responsable de la perte de contrôle. Son univers implosait en une fraction de  seconde. Si ce n’avait pas était aussi tragique, cela pouvait être considéré comme extraordinaire.

Il reprit ces esprits quand son automobile lui intima l’ordre de la ravitailler en carburant. Une façon aussi de lui signifier la fin du parcours. On ne lui ferait aucun cadeau, il pouvait en être convaincu. Les avocats payés à prix d’or ne suffiraient pas à lui éviter la prison ; homicide involontaire ayant entraîné la mort, délit de fuite ; son cas était limpide, cela allait lui coûter très cher. A cet instant la note finale ne lui apparut pourtant pas clairement. Son instinct de prédateur lui instillait l’énergie du désespoir et la possibilité d’une mince ouverture pour échapper au pire. Il était de la race des seigneurs, de ceux qui trouvent la solution à chaque problème, sans conteste celui-ci était le plus dantesque qu’il avait à affronter.

Il quitta l’autoroute emprunté quelques kilomètres auparavant et entra sur l’aire d’une station-service où il dut demander sa direction sous l’œil éberlué du pompiste incrédule de voir un automobiliste ne pas savoir sur quelle route il se trouvait.

Le plein refait, il reprit le volant, résigné, le poids de sa culpabilité lui apparue cette fois à l’évidence. Il était trop tard, en chemin, il chercha toutes les alternatives afin de sauver ce qui pourrait encore l’être.

 

… à suivre…

14 juillet 2010

Une étrange vie

Publié par ahhhh dans En Passant...

… Suite 4 ….

 

Le dimanche au réveil, ce fut une pointe douloureuse derrière la tête qui accueillit son éveil. Un mal qu’il n’avait encore jamais eu, si désagréable et handicapant, qu’il ne put demeurer les yeux ouverts, tant la luminosité ambiante l’aveuglait et le faisait souffrir le martyre. Il resta allonger dans le noir toute la matinée pour recouvrer toutes ses facultés. La deuxième partie de son dimanche ne le vit travailler qu’à la vitesse d’un vieux processeur des temps anciens et l’obligea à ne pas prolonger hors de son lit la soirée.

Le lundi matin, toute marque désagréable s’était évanouie comme par enchantement. Pas la moindre trace d’affection migraineuse et son acuité visuelle et intellectuelle était rétablie. L’ordinateur ayant été réinitialisé, il était grand temps de rattraper la journée gâchée.

La semaine s’écoula comme à l’accoutumée et marqua un retour complet à la normale. Pour lui l’incident était clos. Mieux, il conclut l’épineux rachat d’une clinique à la pointe de la chirurgie esthétique – grand boum de ces années de masque où travestir son apparence était devenue la référence. Un dossier englué depuis des lustres, qu’il avait envisagé de renoncer tant les tergiversations et à la versatilité des vendeurs l’avait agaçé. Il avait, du coup, jeté son dévolu sur un hôtel de luxe répondant en tout point à ses critères d’investissement et de rentabilité.

Finalement c’était un bon présage que de boucler l’affaire de la clinique, puisque dans la foulée en un temps éclair il enleva l’hôtel au nez et à la barbe de ses concurrents. Ce complexe hôtelier rejoignait ainsi ses petits frères dont une bonne vingtaine parsemé le globe. Il allait encore accroître sa puissance et son statut aux yeux de qui cela signifiait quelque chose. Pour ne pas bouder son plaisir, la bourse, après des jours de yoyos perturbants s’était stabilisée pour offrir des positions réconfortantes.

Au levé de cette fin de semaine, brillamment écoulée, ce nouveau samedi et son heure de marché s’annonçait comme une joyeuse détente. Mais la douleur des huit jours antérieurs, réapparue, fulgurante, intense, infernale. Il en perdit momentanément connaissance.

Combien de temps dura ce laps de temps inconscient, il ne sut le dire. Quand il ouvrit les yeux la lumière lui sembla blafarde. Si son mal s’était estompé, il ressentait toujours une pointe prenant naissance entre la base de la nuque et le haut de son crâne. C’était étrange et somme toute inquiétant, pourtant il conclut que la luminescence de ces cinq ordinateurs devait avoir leur part de responsabilité quant à l’autre part, il convenait de la mettre sur son âge et la nécessité de consulter un ophtalmologiste qui ne manquerait pas de lui recommander le port de lunettes.

Ce diagnostique élaboré, il s’habilla pour ne pas manquer son petit plaisir et fêter une semaine riche dans tous les sens du terme. Déjà le dernier samedi avait été gâché par le mendiant, il ne voulait donc ne pas rééditer cette mauvaise impression que lui avait laissée cet humain en déshérence. C’était sans nul doute une façon de reprendre le cours d’une vie normale, simple et programmée comme il aimait. Après tout, dur au mal et contrôlant tous les aspects de sa vie, il n’était pas question pour le genre d’homme qu’il était de se voir vaincu par un bobo ou une fatalité quelconque.

Il éprouva un peu de mal à se vêtir. Ses gestes bien que précis étaient lents. Il avait une vague impression de mal être et se trouvait pataud. Habillé de pied en cap, il fit l’impasse sur le petit déjeuner. L’écoeurement couvait, il n’éprouvait que dégoût à l’idée d’avaler ne serait qu’un morceau de pain, même sa sacro-sainte tasse de café ne trouva pas grâce à ses yeux. Il préféra filer à son garage, s’engouffrer dans sa voiture pour filer sur ce marché, à une heure indue pour lui. Jamais il ne se montrait sur une place fréquentée en plein milieu de matinée, sauf que ce jour-là fut exceptionnel, rocambolesque à plus d’un titre.

Les événements, comme à leur habitude, s’enchaînèrent à la vitesse de la lumière. Sur la route qui menait à son petit rituel et dont il avalait le bitume à vive allure, le soleil pointait déjà haut et l’éblouit l’espace de quelques secondes, provocant surtout une nouvelle douleur insoutenable dans sa boite crânienne.  Il ne put réprimer un geste de la main vers sa tête, comme pour soulager ce supplice invisible. Geste d’autant plus vain et inadéquat que son bolide franchissait à allure soutenue un rond-point. Le temps qu’il reprenne ses esprits et surmonte son mal ne fut pas suffisant pour éviter le cycliste qui avait déjà emprunté le sens giratoire, offrant tout son profil démuni. Le choc fut inévitable et terrible.

 

… à suivre …

10 juillet 2010

Une étrange vie

Publié par ahhhh dans En Passant...

…. Suite 3 ….

 

Etait-ce le fait d’être riche ? Immensément ; puissant parmi les puissants, infiniment influent s’il en avait besoin qui l’avait, elle, retenue ? Pourtant, 20 ans de mariage consommé et plus sûrement consumé avait eu raison de sa liberté et de son libre-arbitre. Elle ne doutait jamais de l’avoir aimé, elle savait qu’au début de leur union, la fusion qui unissait leur passion amoureuse fut authentique et prégnante. Il l’avait éblouie, enivrée dans une espèce de bal masqué permanent. Ils étaient collés l’un à l’autre, partageant leur vie jusque dans les moindres recoins. Puis la distance s’était installée, au fil des ans, au fil des grossesses, au fil de son business. Elle l’avait perdu et s’était recluse dans la facilité d’une cage dorée.

Il était subitement redevenu cet étranger au monde qui l’entourait, un asocial patenté. Pour lui cela ne posait guère de soucis. Il ne se posait d’ailleurs pas la question, c’était son choix. Sa vie était remplie, dense, rythmée du matin au soir, voire tard dans la noirceur de la nuit. Il gérait ses structures, inventait des schémas, des stratagèmes stratégiques, des moyens pour mieux vendre les produits ou mieux acheter ses concurrents. Prospérer en définitive, cela lui prenait tout son temps et il s’amusait énormément. Il était taciturne et savait ce qu’il voulait, un océan de froideur que son bureau n’aurait pas envié. Il faisait toujours ce que bon lui semblait. Si l’ensemble de ses aspirations tournaient autour de sa construction de lego d’affaires, cet homme aseptisé, sans désirs personnels particuliers avait tout de même un petit plaisir simple et anodin, anachronique.

Le samedi sans son chauffeur ni même son cuisinier ou le majordome, il partait faire le marché. De bonne heure afin de ne pas rencontrer trop de monde, il se précipitait, panier en main, sur la place de la ville la plus proche pour sa sacro-sainte balade. Non tant pour approvisionner la maison, charge dont s’acquittaient les gens de maison, que pour son plaisir propre.

Il parcourait les étales choisissant ça et là quelques produits frais dont  il ne se soucierait plus de savoir si, à son retour, ils seraient préparés. Ce retour au monde civilisé le contentait, il en tirait une satisfaction personnelle et particulière. Pas dans l’échange, inexistant, avec les producteurs, mais bien plus avec la perception de la valeur des choses, la manière dont ils étaient cultivés et vendus. Ce mécano loin de ses occupations le divertissait.

C’est un de ces samedis de prédilections, où il déambulait parmi ces étalages achalandés, qu’aux détours d’une artère, il tomba nez à nez avec un mendiant crasseux tenant une pancarte où était maladroitement écrit « j’ai faim ». Des bâtons irréguliers formaient les lettres que traduisait une grande détresse. Cet humain ne disait mot, qui avait-il à dire de plus ? Il accompagnait simplement sa complainte écrite d’un regard d’une infinie désespérance. Que l’humiliation de son statut ne faisait qu’amplifier.

Mais cette bouteille à la mer visuelle n’eut pas l’effet escompté sur notre irascible, lui cet autodidacte parachevé, construit à la force de son mental et de son courage opiniâtre. Lui qui avait fait ce qu’il était devenu à la réussite patente. Cet homme mué par une bravoure que le disputait à une ambition absolue. Bien loin de comprendre comment l’on pouvait tomber si bas. Il avisa cet être qu’il méprisait représentant l’image symptomatique du renoncement, de la défaite et de l’abandon de soi. Il le toisa du regard puis glissa sur la pancarte où était gravée la seule préoccupation de l’indigent. Sans un mot il ricana à peine intérieurement. Un petit rictus pointa à la commissure de ses lèvres, ses yeux de prédateur se refermèrent imperceptiblement et murmura « et bien mange ! ».

Puis tourna promptement les talons face à ce qu’il considéra comme un sous-homme, incommodait par l’odeur méphitique que le sdf exhalait.

Remontant prestement les travées du marché qu’il décida clôt. Il venait de se voir privé de sa joie hebdomadaire. En quelque pas alerte il fut rendu à sa rutilante voiture sportive de marque étrangère et retourna sans autre forme à son monde remplit d’ordinateur et de chiffres entêtants d’un empire sous contrôle.

 

… à suivre …

23 juin 2010

Une étrange vie

Publié par ahhhh dans En Passant...

… Suite 2 …

 

Cet homme n’aimait pas laisser au hasard le soin d’orchestrer sa vie, ses affaires et encore moins sa fortune pécuniaire. Il ne croyait pas aux coïncidences et encore moins à la providence qu’elle fût divine ou tout simplement fortuite. Tout devait être réglé comme sur du papier à musique et il s’y employait souvent avec le concours de la technologie. Ainsi de son bureau, d’où il dirigeait toutes ses affaires, son monde tournait en permanence sur ces écrans larges d’ordinateur pour que toutes ces ramifications internationales soient connues de lui et reçoivent en temps quasi réel, réponses ou décisions. C’est de cet endroit qu’il dirigeait un essaim d’entreprises dont le personnel aurait été bien embarrassé à devoir le décrire. Il pilotait des dizaines d’activités, toutes fédérées par son holding, sans que jamais il n’y ait mis les pieds.

Si peu pouvaient mettre un visage sur son nom, une poignée avait eu ce privilège, à tout le moins cette possibilité, une poignée de proches collaborateurs dont il exigeait à l’instar de ses deux jardiniers, le meilleur, le plus ; de sorte que, sous la pression, certains ne duraient pas bien longtemps. En aucune façon il n’était paranoïaque, juste détestait-il la compagnie de ses subalternes. Tous ses dossiers sur ses entreprises étaient traités par visioconférence, par téléphone ou courrier électronique. Des réunions avec son cercle restreint qui pouvaient s’éterniser des heures durant. Cela faisait une décennie qu’il recourrait à ce procédé qui fonctionnait parfaitement. Ces affaires se faisaient et ses managers encadrés comme il se devait carburer à plein régime, sous peine de devoir faire leurs cartons dans la minute où ils recevaient un appel fatidique. De sa tour de contrôle, il commandait, ordonnait, statuait ; admonestant tel ou tel. Réprimandant, tranchant pour telle ou telle question. Certains des très hauts gradés thuriféraires connaissaient parfaitement ses réactions et faisaient en conséquence. Ils étaient dévoués à sa cause et passaient leur temps pour lui comme on entre dans une secte. En retour, ils étaient très grassement rémunérés. Ainsi personne ne se plaignait, le « turn-over » était quasi inexistant, ils ne partaient jamais chez un concurrent ou de leur plein gré. Ils étaient chassés ou implosaient.

De sa tour d’ivoire, il présidait à la destinée de son consortium sans se soucier du reste. Cloîtrait, vivant reclus, seule sa femme et deux enfants entrevoyaient un ersatz de chaleur humaine, rapidement le matin et très légèrement le soir pour le dîner. Pour cette femme épousée quinze auparavant, ce n’était pas un inconnu, il était seulement juste devenu une sorte d’étranger, un ovni consacré à changer le temps en or.

Elle, rétrospectivement, s’était toujours demandée ce qui avait bien pu la séduire chez cet homme, s’il avait toujours agi de la sorte ? Comment avait-elle pu se laisser embarquer pour ne plus sortir de ce cercle infernal. Comment avait-elle pu chérir cet être humain, qu’il lui fasse deux enfants puis disparaisse dans son monde si particulier. Etait-elle pour autant malheureuse ? Elle avait tout et était libre de faire ce que bon lui semble, ce dont elle ne se gênait pas, du moment qu’elle ne faisait aucune vague et n’en faisait pas pour l’image de son époux.

Quant à ses enfants, depuis belle lurette leur relation factuelle se cantonnait à un peu d’amour parental en début et fin de journée, leur mère se chargeant du reste.

…. à suivre…

28 mai 2010

Une étrange vie

Publié par ahhhh dans En Passant...

Il poussa à la volée les persiennes de sa vaste demeure, puis s’accouda au rebord pour contempler son parc encore enveloppé d’une brume cotonneuse.

C’était un rituel chez lui, de bon matin que d’observer cette immensité verdoyante d’herbe et d’arbres centenaires. Des arbres chenus s’étiolaient tout le long de l’allée et dans ce parc qui faisait la fierté du propriétaire. L’homme contempla ce tableau autant pour la beauté que le spectacle lui conférait que le témoignage indubitable de sa réussite.

Il fit un tour d’œil circulaire comme pour s’assurer que durant la nuit, rien n’avait bougé. Que les massifs d’hortensias ou le parterre de fleurs étaient toujours là. Ces fleurs éparses de couleurs variées savamment et militairement entretenues par son couple de jardiniers japonais qu’il payait à prix d’or et dont il exigeait rigueur et professionnalisme. L’herbe grasse fraîchement tondue renvoyait un vert d’espoir qui laissait à penser que la journée serait teintée de ce même coloris.

Finalement ce couple, qu’il avait spécialement déraciné de leur île, avait déployé des trésors d’ingéniosité pour marier le jardin appris de leur culture du soleil levant et celui, à la française que lui avait à l’esprit. Cela faisait un mariage peu commun, d’une originalité raffinée, envié de ses quelques amis admis au compte-goutte dans sa propriété. Il aimait aussi chez ses employés aux doigts verts, leur discrétion alliée à leur méticulosité, une précision d’horloger qui confinait à la perversion. Au résultat, quel bonheur, un plaisir personnel de pouvoir admirer un spectacle digne du château de Versailles.

Il resta suspendu quelques minutes, face à la nature domptée, faussement docile à ses yeux d’empereur. Toutefois il n’était pas du genre à s’éterniser, la vie n’avait rien, pour lui, de contemplative.

Il descendit se préparer un café serré, le plus fort possible. Aucune de ses matinées ne pouvait démarrer autrement, même un samedi. D’ailleurs ce n’était pas une question de jour de la semaine, mais bien plus d’une accoutumance. Pour un premier jour de week-end, il était déjà 6h30 du matin, ce qui confinait à une grâce matinée, carrément des vacances pour un être comme lui. Il avala goulûment et à la hâte, un morceau de pain tartiné de beurre et de confiture maison que sa gouvernante ne manquait jamais de lui concocter.

Il remonta prestement vers son bureau, que beaucoup auraient décrit comme l’addition d’une chambre, d’un salon et d’une salle à manger. Ce n’était pas une pièce en tant que telle, mais une sorte de loft où trônait au beau milieu une table faite de métal et verre dépoli gigantesque, mi-table de réunion, mi-bureau. Plus proches de deux tables de ping-pong assemblées pour une seule personne.

Cet immense plateau froid n’accueillait pas moins de 5 écrans interconnectés et reliés au sous-sol à un serveur central dédié, ultra sécurisé. C’était l’un des meilleur hacker mondial qui lui avait élaboré son unité et tous les mois lui faisait à prix d’or les mises à jour. Périodiquement, il invitait cinq cracks de cette honorable confrérie à venir s’introduire dans son système ; un seul d’entre eux, en dix ans, avait réussi une très légère percée. Il était reparti avec un gros chèque et un contrat de non-intrusion, plus quelques preuves bien senties de ses méfaits, potentiellement destinées à êtres divulgués, pour le dissuader de changer d’avis.

                                                                                                                                          … à suivre …

 

28 mars 2010

Apparences

Publié par ahhhh dans En Passant...

Tout chez lui n’inspire qu’ordre et rigueur.

Réglé comme une horloge, il se lève à son heure habituelle, entame sa matinée avec méthode et rectitude. Rituel immuable et précis, où jamais un événement extérieur ne peut infléchir son comportement ou le soustraire par une quelconque diversion. Aucun incident ne saurait influer sur sa posture ou contrarier l’ordonnancement de ces débuts de matinée.

Le rasage en soi était déjà un protocole étudié et répété à l’envi depuis des lustres. Dans sa salle de bain, face au miroir, il s’observe ; la cinquantaine consommée, lui va plutôt bien. Proportionné quoique de petite taille, rien ne dépasse ; de la coupe de cheveux impeccable, aux sourcils taillés, une propreté qu’il veut afficher pour traduire l’estime de soi et le respect de ces concitoyens. Seul son teint légèrement rougeaud l’agace un tant soi peu, il vire carrément au carmin quand la colère lui monte. Il y est assez fréquemment sujet car l’indigence de ses congénères l’exaspère copieusement. En règle général, il n’a nulle envie de s’y appesantir. 

Il poursuit son opération « rasage de près ». Une fois le savon à barbe convenablement mélangé dans le bol prévu à cet effet, il entreprend de l’appliquer, consciencieusement, sur sa peau puis procède à l’éradication des poils en bonne et due forme. Cette pratique achevée, il prend une douche revigorante et finit par l’apposition de baumes divers. C’est dans cet ordre qu’il mène son affaire matinale.

Ensuite, il passe dans sa chambre pour s’habiller. Un ordre précis guide ses gestes ; sous-vêtements d’abord, pantalon avec juste le pli marqué puis la chemise impeccablement repassée, sans aucuns faux plis, ce n’est même pas concevable. Une fois cet autre cérémonial accompli, il se dirige dans sa cuisine pour s’y restaurer d’un petit-déjeuner équilibré et protéïné, afin de l’aider à bien digérer et tenir jusqu’au repas du midi. Il préfère déjeuner après sa toilette, bien que pour certains, cela puisse revêtir quelques inconvénients comme de se tâcher, lui a choisi cet ordre-là, car il ne risque rien puisqu’il ne se tâche jamais.

D’une vie ordonnée et nette, il s’est construit sa galaxie, rythmée et active. Il participe à certaines activités associatives, où son sens de la méthodologie fait merveille. Son acuité intellectuelle et sa prédisposition pour l’organisation lui confèrent, la plupart du temps, une écoute accrue de la part de ses compatriotes et le gage de n’être jamais ou rarement contesté. Il veille aux chiffres, à la trésorerie de ces associations voire s’en arroge la présidence. Régulier dans sa vie, il rythme aussi celle de ceux qui gravitent autour de lui. Il est convaincu de son utilité et que tous ces gens ne s’en portent que mieux. Son sens du commandement est, pense-t-il, inné. Parfois retord, il pratique à merveille l’art de la guerre appliquée en milieu pacifique et urbain. Mais son goût de la désinformation fait de lui un être redoutable contre bien de ses collègues peu rompus à cet exercice. Il a un ton dogmatique et professoral difficile à opposer. Cet homme strict dans son uniforme l’est tout autant dans ces certitudes.

Son petit-déjeuner terminé, il range méticuleusement les ustensiles. Il est horripilé par les couverts posés épars ou les casseroles anarchiquement abandonnées au milieu de nulle part. Il finit par un petit nettoyage de la « carrée », puis va se brosser les dents pour parachever l’impérieuse propreté dont a besoin tout un chacun.

La touche journalière finale consiste à enfiler sa veste, puis passer devant la glace pour ajuster définitivement l’ensemble. D’un revers de la main, il époussette une particule fictive et satisfait du résultat, saisi sa mallette posée à l’endroit habituel, de l’autre main, il attrape délicatement sa casquette.

Il quitte sa maison, non sans avoir pris soin de vérifier que tout soit correctement en ordre et fermé. En ce matin de début de printemps, l’aube encore naissante affiche des tons orangés tirant par endroits vers le fuschia du plus bel effet. S’il trouve cela majestueux, il n’est pas homme à s’émerveiller pour de telles vétilles. Ce ciel en fusion lui inspire plutôt des pensées allant vers le divin que le miraculeux.

Dans la rue, il se dirige vers son travail. Situé non loin de son domicile, il n’a pas besoin de véhicule. C’est d’une allure martiale et un pas cadencé qu’il débute sa marche. Son enchaînement pédestre est tout à fait caractéristique, en adéquation avec ces pensées rigides agrémentées de principes directifs. Une foulée précise, sans jamais de fausse mesure. Gauche-droite, gauche-droite, sans différence ou distance anachronique. Un nombre exact et juste de centimètres effectués par chacune des jambes, un comportement qui donne l’impression d’assister à une marche ou un défilé militaire un jour de 14 juillet, gauche-droite, gauche-droite.

En osmose totale, ces bras ponctuent la démarche et effectuent leurs mouvements de balancier. Sa main gauche prolongée de sa casquette s’occupe de marquer le tempo, l’ensemble parfaitement coordonnés. Le bras droit projeté aussi vers l’avant, son tour venu, exécute un retour vers l’arrière en croisant son homologue situait de l’autre côté du corps, puis ayant dépassé le buste, arrête son mouvement à mis parcours, d’un style saccadé d’automate pour repartir immédiatement vers l’avant.

Ce mécanisme de balancier comparable à une oscillation horlogère forme un ensemble logique et parfait. Harmonie de la gestuelle des uniformes patentés. Ce que certains prennent pour de la rectitude, lui sait que c’est ainsi qu’un déplacement efficace doit se faire. Economie de mouvements, gestion du souffle, accompagnement de la tenue, un métronome ne peut faire mieux.

Ainsi cohérent et pointilleux, il arrive sur son lieu de travail. La gare centrale de sa ville, où il en est le chef de gare.

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