Carnet de Blog

27 avril 2008

Détours

Publié par ahhhh dans

Un petit florilège de textes non retenus pour publication. Ni dans le premier opus « Ainsi va la vie, ou les petites scènes de l’ennui ordinaire, ni dans le second « La vie c’est rien que du cinéma, ou inversement ». Ce fut un choix pour diverses raisons, les derniers eux, sont arrivés trop tardivement…

 

Noir regard (23 juin 2011)

Fenêtre en sous-sol (12 juin 2011)

La belle action du chasseur (23 janvier 2011)

Manège (le 10 décembre 2010)

Mon pire ennemi (le 10 novembre 2010)

L’homme de paille (le 16 septembre 2010)

Apparences (le 28 mars 2010) 

 Le parc (le 15 mars 2010)

 De l’art d’accommoder les restes (le 112 mars 2010)

 L’envol (le 7 mars 2010)

Suis-je nihiliste ? (le 16 octobre 2009)

Ame Soeur ? (le 15 juillet 2008)

Un jour de plus (le 1er mai 2008)

—– ***** —–

Le 23 juin 2011

 

Noir regard

 

Wourrff … Wour… Arrghhh

Wou… Arrgghh

Impossible d’aboyer, impossible de m’exprimer.

Depuis hier, ce collier qui entrave ma gorge exerce une curieuse action sur mes cordes vocales. Elles sont comme déchirées par une impulsion électrique. Ce sentiment sensoriel m’est particulièrement douloureux. Que m’est-il arrivé ?

Par quel hasard ce machin autour du cou me rend – de force – aphone.

J’ai bien compris que mon maître a posé une espèce de deuxième collier. Depuis, impossible d’éviter la torture dès que me prend l’envie de me manifester. Pourtant il est dans ma nature que de signaler les anomalies, les intrusions sur mon territoire et celui de mes propriétaires.

Au-delà de malfaisants décidés à forcer la porte, c’est même le passage devant la demeure que je préviens, car quels que soient les individus, ils sont toujours et tous suspects.

De haute stature, je suis un boxer, au sens de la race s’entend ! Bien qu’au sens figuré je sois aussi un redoutable combattant.

Je suis un boxer à la truffe aplatie, au regard noir charbon, le sourcil relevé et inquisiteur. Mon faciès, rien que de me regarder, impressionne. Pas seulement les humains de petite taille qu’ils appellent entre eux, les enfants. Non, non tous se méfient, et ils ont bien raison. Je ne ferais de cadeau à personne.

Pourquoi ? Simplement parce que je n’aime personne. Je n’aime pas les gens.

Je n’aime pas les gens. Je n’aime ni les femmes, ni les hommes. Je n’aime pas les gens en uniforme, je n’aime pas les gens dont la couleur de peau diffère. Je n’aime même pas les gens qui sont de même couleur de peau que mes maîtres. Je n’aime pas les autres. Quant aux animaux cela ne diffère en rien. Je déteste les chiens et les chats. Je déteste toute race qui passe devant mon moi. C’est simple.

Alors avant j’aboyais, par instinct, par envie et par gênes. 

Personne n’a à se promener le long de ma clôture. Avant hier, je le faisais remarquer. Je leur faisais bien comprendre leur chance, à être de l’autre côté de la balustrade. J’éructais quand même afin qu’ils ne doutent pas de mon esprit vindicatif. Qu’ils sachent bien qu’ils n’avaient aucune chance, si par bonheur ou malheur selon du côté l’on se place, il me venait la possibilité de les approcher.

Wourrff… Wour… Arrghhh

Wou… Arrgghh

Non, non Impossible d’aboyer. C’est incroyable, mais réellement impossible.

Celui-ci, qui irrémédiablement, tous les matins, passe devant ma grille, le pain sous le bras. Lui, qui insouciant ne se doute pas à quel point je le hais. Je n’en ferais qu’une bouchée. Il me défie du regard, protégé qu’il est par la barrière. Il fait le malin, mais que mon propriétaire entrouvre cette porte et je lui ferais passer l’envie de ne jamais plus s’aventurer dans les parages et me défier.

Cet endroit est le mien. J’y suis depuis des années, je suis né ici, je n’en ai jamais bougé. En quelque sorte le droit du sol. Mon sol.

Je n’autorise quiconque sans une bonne raison. Je me méfie de tous. Je n’aime pas plus, que l’on vienne me tripoter le dos et passer la main sur mon poil ras et soyeux.

Je n’aime que mes propriétaires, une chance pour eux.

Désormais je regarde les gens passés, tous ces gens que je déteste, tous ces gens que j’exècre avec ma truffe aplatie et mon regard renfrogné.

Le regard fixe, méchant, dur, impitoyable. Je les fixe avec fureur. Je suis sûr que cela me rend encore plus terrible. La méchanceté se lie sur mon visage. Je ne fais confiance à personne et c’est bien ainsi. On ne me changera pas de sitôt. Pourquoi d’ailleurs changer quoi que ce soit. Moi je suis heureux. Je ne demande rien, sauf à ce que l’on ne vienne pas empiéter sur mes plates-bandes.

Rien de compliquer, qu’ils respectent mes frontières et tout se passera pour le mieux. Je n’ai pas envie d’échanger, de discuter. Je ne veux voir personne et n’ai pas besoin d’affection, de tendresse et tous ces sentiments à la guimauve, suintant de bons sentiments. On est toujours mieux chez soi seul que mal accompagné chez les autres.

Je les regarde passer, frustré, aigri, sans pouvoir réagir et leur dire combien je les honnis. C’est comme cela. Qu’on le veuille ou non, c’est dans l’ordre de la nature.

—– ***** —–

Le 12 juin 2011

 

Fenêtre en sous-sol
Une vue imprenable sur les autres habitations

Une vue imprenable sur les petites maisons

Un jardin de pierres bâties

Pour assurer le repos et l’éternité

Les maisonnettes ne se ressemblent guère

Nous n’avons pas tous eu le même architecte

De formes et de matières différentes

Elles sont toutes dans leur horizontalité

Voisins sympas et pas bruyants

Pour une fois, on ne se fâchera pas

Le temps s’écoule doucement

Pas beaucoup de dérangement

Ici, le silence est exigé

Par toute la copropriété

On nous respecte et même on nous chérit

Nous avons parfois un peu de compagnies

Un petit vieux ou une petite vieille

Qui viennent pour parler un peu

Ils passent ici aussi, pour visiter

Leur prochaine résidence

En quelque sorte l’appartement-témoin

Il y a également de la mélancolie

Quand un plus jeune vient larmoyer

Ou de notre absence se désespérer

Un peu de pleurs et de vague à l’âme

De ne pas avoir su plus s’aimer

On finit toujours par être regretté

Mais jamais ne dure cet échange

Le temps ne permet que l’on s’épanche

Je sais qu’on vient déposer des fleurs

De celles que j’aime, des roses aux épines acérées

Dont le parfum ne vient jamais aiguiller mes narines

Cela n’a guère d’importance

La décoration sert à ceux qui la préparent

Nous n’avons plus les mêmes priorités

Dans ce repaire reposant

Une fois de plus je n’ai pas choisi

Ni l’endroit ni l’envie

J’avais laissé le soin à mes enfants de la payer

Mes quatre planches et ces quatre poignées

—– ***** —–

Le 23 janvier 2011

 

La belle action du chasseur

 

Lbrume automnale enveloppait encore tendrement les arbres et une luxuriante végétation s’épanouissait à leurs pieds, humidifiée par une mousse d’un vert éclatant.

L’atmosphère ouatée et suintante amortissait tous les bruits environnants, chuintant les sons pour ne pas réveiller les nombreux habitants de l’endroit.

Pourtant, ce tableau fantasmagorique fût troublé par des intonations anachroniques.

« Gling, gling, gling »

« Cherche, cherche ! »

« Gling, gling, gling »

« Cherche, cherche ! »

Je ne sais pas ce qui m’énerve le plus. Ce qui pollue le plus mon esprit. Est-ce le bruit incessant de cette clochette suspendue à mon cou chargée de toujours signaler l’endroit de ma présence à celui qui se nomme mon maître. Ou, justement lui, cet homme rubicond – sûrement le froid ou autre chose ou tout à la fois – qui ne cesse de m’invectiver de la voix afin que je trouve pour lui ce qu’il ne peut pas faire tout seul.

« Gling, gling, gling »

« Cours, reviens, cherche ! »

« Gling, gling, gling »

« Cours, reviens, cherche ! »

Que cela m’agace, en même temps, je ne sais pas faire autre chose. Ce doit être génétique, sans aucun doute.

Je renifle à gauche, à droite. Je redresse la tête ; observe, écoute le moindre bruit puis instinctivement replonge ma truffe dans le sol pour détecter l’odeur du gibier que l’on attend que je déniche.

« Gling, gling, gling »

« Cherche mon chien, cherche ! »

Vous concéderez que notre conversation est sommaire. Bien sûr nous ne sommes pas dans un salon à converser, une tasse de thé à la main, sur le dernier traité de philosophie.

En cette saison, nous arpentons bois et bosquets à la recherche du Graal à plumes ou à poils. En  termes moins châtiés, faire le carton sur un bestiau et surtout ne pas rentrer bredouille à la maison de chasse. Suprême hantise de mon propriétaire qui se verrait brocarder par ses comparses à son arrivée au pavillon où tous se rassemblent vers la fin de l’après-midi pour narrer leurs exploits qu’ils estiment champêtres. Subir leur humiliation serait proprement intolérable, en plus de s’acquitter de la tournée générale à ses frais. Aussi loin que ma mémoire canine me le permet, je crois bien que cela n’est pas souvent arrivé.

Dans cette bicoque de bois, où filtre les courants d’air, ils n’ont pas leur pareil pour rejouer leurs scènes, mimant force détails les instants cruciaux, les moments héroïques, sous l’œil goguenard et assoupi de leurs animaux domestiques, dont je fais partie, et qui savent que la moitié du récit est bien largement étoffée. Fort heureusement, pour eux, nous n’avons pas la parole.

Leurs éclats de rire ponctueront les lampées de rouge qu’ils absorberont à profusion. Les histoires prendront des tournures rocambolesques sous une hilarité générale et grandissante. Enfin quand les températures corporelles auront rejoint celle de la pièce et taries les plaisanteries graveleuses ; ils nous sommeront de nous lever pour reprendre la route de leur chaumière, jurant, crachant que dimanche prochain, pas un lapin, pas une perdrix ne seront épargnés. Chez eux ont ne déroge pas à ce rituel.

« Gling, gling, glingé »

« Allez mon chien cherche, cherche, c’est bien ! »

En attendant, nous sommes toujours en quête de la timbale qui pourtant nous fuit depuis le début. Malgré son air débonnaire, je sens bien au son de la voix, l’extrême tension de mon maître. Rentrer la besace vide est impensable.

Aujourd’hui, j’ai un mauvais pressentiment et je crains que cela ne se produise. À quoi est-ce dû ?

Est-ce moi qui suis moins aiguisé ? Mes sens seraient-ils en berne ? Trahis par de multiples sollicitations ou pensées. Tant il est vrai que j’ai les neurones vagabonds depuis quelques semaines.

« Gling, gling, gling »

‘Hunter ! Cherche ! Cherche voyons ! »

Ah ! vous voyez, il s’impatiente et m’invective. Sa voix se crispe, ses cordes vocales se raidissent et témoignent d’une grande anxiété. Ça va être ma fête au retour. À vrai dire, je m’en soucie peu. Je n’ai d’yeux que pour elle ; un griffon tout mignon. Elle est belle comme le jour avec sa longue robe de poil frisotté poivre et sel. Des poils qui lui tombent sur ses yeux charbons pour les recouvrir totalement. Elle est belle et je suis amoureux.

Comble de bonheur – mon bonheur – elle m’aime aussi ; dernièrement, nous nous sommes accouplés, à la faveur d’une escapade romantique, à jamais gravée dans ma mémoire.

Mais voilà, mes dimanches actuels ne sont plus libres. Pas un instant de répit que je pourrais destiner à ma dulcinée. Je dois aider mon maître à trucider quelques bestioles et satisfaire son hobby grégaire qui réveille leurs instincts les plus guerriers. Tandis que moi j’aimerais tant servir à autre chose.

Moi, je voudrais être un bouvier, sauvant une petite fille de la noyade, tombée par inadvertance dans un lac gelé.

Je pourrais être un Saint-Bernard portant secours en haute montagne, retrouvant une cordée d’impétueux alpinistes échoués dans une crevasse.

Mais je ne suis rien de tout cela. Mon rôle se cantonne à débusquer la viande qui finira terrine ou civet. Chacun sa croix, la vie est décidément mal faite. Ne pouvant lutter contre l’ordre des choses, j’exécute ce pour quoi j’ai été conçu. Quelle fatalité.

Au fond de moi, je sens bien ces temps-ci que je n’ai pas le feu sacré. Doute ? Manque de motivation ? Les deux à la fois. Je devrais prendre garde, si je ne veux pas être remplacé. Je sais que mon propriétaire me sacrifiera sans vergogne. Il a de l’attention, ce n’est pas la question. D’ailleurs, il me choit plus que sa propre femme, mais tout ceci a des limites. Tant que je remplis mon rôle, je ne risque rien. Mais son affection calculée s’arrête là où commence sa réputation. Réputation qui, elle, ne saurait être remise en cause.

Il va falloir que je me secoue la couenne et faire sortir le lapin du bois. Fort heureusement il existe un Dieu pour les chiens chasseurs. Mon odorat vient de tomber sur un parfum bien identifiable ; du garenne où je ne m’y connais plus.

Je tombe en arrêt ! Plus de « gling, gling », tendu, le museau pointé, je signale la présence du mammifère. Mon chasseur de maître change de ton et chuchote. L’adrénaline se distille dans tout son corps, les sens à l’affût. La gloire proche, à portée de canon.

Nous écoutons, crispés sur l’objectif, rien ne peut nous distraire, guettant les moindres soubresauts de la future proie traquée.

« Vas-y ! » éructa-t-il, d’un seul coup, à mon encontre.

Je bondis telle une pile, « Gling, gling, gling gling, gling, gling ». Un « gling, gling » qui se perdit dans la majesté de cette forêt. S’engagea une course effrénée, haletante. Une course à mort, je sentais la peur du chassé. Nous n’avions pas la même allure. A lui la peur, pour moi la terreur. Il cherchait une échappatoire. Nos muscles étaient bandés. Il avait l’instinct de survie chevillait aux pattes, moi la hargne du prédateur. Ma course était calée à ses mouvements. Il virait, j’en faisais autant, il modifiait son cap, je rectifiais mon tracé. J’étais son ombre. Toutes les décisions se prenaient aux millièmes de secondes.

Il me fallait réussir, je n’aurai aucune excuse. Lors de ma dernière sortie, j’avais loupé un faisan, manque de concentration. Je vous le disais, mais ma tête n’était pas à la chasse, mais bien à ma douce et tendre compagne. Une belle de douceur à qui mes sorties dominicales ne plaisent guère. En fait, elle abhorre la chasse. Elle trouve cette activité bestiale, barbare et cruelle. Elle n’a peut-être pas tort. Mais ai-je le choix ?…

Oui ! Bien évidemment que j’ai la possibilité de changer le cours des choses. Je décidai donc de ralentir imperceptiblement ma course. Mes trajectoires devinrent moins précises et surtout plus larges. Je répondais moins vite aux changements de direction imposés par le fuyard. Déjà il me distançait nettement. Il détalait, sûrement fier de me larguer, sans comprendre ce qui m’animait réellement. Je ne voyais plus distinctement son arrière-train, il y a peu à deux doigts de mes crocs.

Hélas je ne pourrai me justifier auprès de mon propriétaire de mon acte insensé, fort peu naturel. J’entendrai probablement parler du pays et n’éviterai pas ses vociférations et beuglements qui dureront la semaine. Pauvre de moi.

La poursuite allait prendre fin, et si je ne passe pas mon temps à secourir les fillettes ou les alpinistes en détresse, ce soir, il y aura tout de même un Jeannot des bois qui retrouvera sa famille nombreuse, un peu grâce à moi. De mon côté, je pourrai me consoler en racontant cette décision à ma chérie et la rendre fière de me voir accomplir une belle action.

—– ***** —–

Le 10 décembre 2010

 

Manège

 

Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc pour enfants.

Assise sur cette roue de bois aux montants en fer forgé, une petite fille se laisse emporter par le tourbillon.

Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.

Bien calée, la petite fille blonde rit. Le cœur léger, l’esprit tranquille. Elle a l’insouciance des enfants de son âge pour qui la vie n’est que jeux et princes charmants. Une vie près de sa maman qu’elle aime infiniment. L’air la chatouille, elle renverse la tête et laisse éclater son rire aux dents blanches où percent quelques manques d’émail, témoins de la progression de son âge en pleine mutation. Elle rit, rit d’un bonheur simple et futile. Une joie pure.  

Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.

En face maman la regarde avec amour et bienveillance, celle d’une mère aimante. Quelques minutes passent où ce simple spectacle suffit largement à sa vie. Un temps amusé, elle laisse pourtant vagabonder ses propres pensées. Elle, qui il y a peu, étudiait le droit en Faculté. Elle, promise à un bel avenir dans la magistrature. Une carrière qui lui tendait les bras, elle se voyait brillante avocate, jusqu’à ce qu’un autre amour l’en détourne. Elle fut sûrement – un peu – heureuse, mais bien vite son prince ne se révéla plus aussi charmant, infléchissant pourtant sa trajectoire écrite et ses ambitions personnelles. Pour son bien, pour son couple et pour la stabilité d’une vie familiale à laquelle elle aspira sincèrement, elle changea ses objectifs, mis entre parenthèses sa carrière et entra dans la fonction publique.

Et cette roue qui tourne, tourne, tourne

Les cheveux au vent, la petite fille va s’envoler ; elle le croit, c’est drôle cette sensation, comme une bulle qui flotte dans l’air. Une bulle libre, sans retenue. Elle va s’évader loin, loin comme le ballon qui nage au gré des courants. Elle survolera son école, sa maison, les endroits qu’elle connaît. Comme l’aigle royal, elle tournera autour pour mieux observer. Elle babillera parmi les nuages, passera à travers, comme on s’enfonce dans la crème chantilly. C’est une idée si folle ! Elle pouffe de rire et s’imagine ressortir du nuage crémeux, toute blanche.

Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.

Pourquoi les choses se sont-elles à ce point délitées ? A-t-elle faillit à ses devoirs de femme, de maîtresse. L’a-t-elle mal aimée ? Mal satisfait sexuellement pour qu’un jour, elle découvre des preuves irréfutables de plusieurs liaisons extraconjugales. N’était-elle plus désirable en tant qu’expression de la féminité ? Il s’est détourné d’elle, batifolant à droite et à gauche pour satisfaire sa libido, la laissant à quai, insatisfaite, trompée et humiliée. Aujourd’hui culpabilisant sur son sort.

Et cette roue qui tourne, tourne, tourne

Cette tête blonde bien loin des problèmes des adultes, poursuit sa chevauchée aérienne. Elle n’est pas assise sur une sphère de bois tournoyante ; non, non elle est confortablement installée sur un gros pouf nuageux et plane au-dessus des maisons. Elle rit de plus belle et imagine voir la maison de papy et mamy ; « coucou mamy ! ». Ah mais non, mamy ne peut, ni la voir, ni l’entendre. C’est drôlement amusant.

Elle tourne, elle tourne, elle tourne la roue du petit manège du parc des enfants.

Et lui, lui, qui a tout demandé et tout obtenu. Il voulait être le mâle, celui qui subvient aux besoins du foyer. Elle s’est effacée, a accepté de se renier, de lui donner une progéniture, de s’occuper de l’intendance et de son foyer. Pour quel résultat ? 7 ans après leur union et des coups de canifs dans le contrat, il finissait de filer à l’anglaise avec une irlandaise ; antithèse de tout ce quelle est, anachronisme de tout ce qu’il avait exigeait d’elle. Avait elle été sotte de n’avoir ouvert les yeux à temps ? Aucun de ses amis ne l’avaient mis en garde, dupés aussi par ce machiavel de pacotille. Il avait réussi à se prélasser et vivre sa petite vie tranquille, puis lassé du train-train quotidien, s’en était allé comme si de rien n’était. Effaçant une quasi-décennie de vie maritale. Encore avait-elle dû se battre pour la pension, infidèle et goujat, comment avait-elle pu être stupide à ce point ? Quelle gourde, subitement la colère sourde monte en elle comme un torrent charriant toute cette boue accumulée depuis trop longtemps. Il était pourtant bien tard pour réagir, coincée dans sa vie, dans son travail insipide ponctuant une vie fade.

Et cette roue qui tourne, tourne, tourne

Cette roue qui tourne, elle tourne et n’en finie plus de tourner dans ce parc pour enfants où elles viennent inlassablement.

La petite fille assise sur la roue de bois, se trémousse, moins à l’aise, moins riante. Cette roue qui tourne, tourne, tourne maintenant, emportant son corps. Son cœur chavire, la gravité la ramène à la réalité. Son cœur est saoul et se soulève, son corps n’en peu plus de ce manège infernal et le refuse brusquement. Elle a mal au cœur cette petite fille. Elle croit bien qu’elle va vomir. En face l’adulte aux traits tirés par le chagrin et la mélancolie ne rêve plus à grand-chose depuis longtemps. Fini d’inventer pour sa personne, pour cette femme et de croire en l’amour qui dure, envolée la liberté. L’oasis s’est évaporée laissant place à un grand vide, comme le mirage du désert. La farandole de bois où se trouve sa fille ne l’enivre plus non plus, elle lui fait même tourner la tête. Lancinant manège, qui ouvre sur le vide abyssal de sa propre existence pour l’envoyer aux enfers. Elle a mal au cœur cette maman, celui qui fait vomir les maux et laisse des bleus à l’âme.

—– ***** —–

Le 10 novembre 2010

 

Mon pire ennemi

 

Tu rôdes autour de nous, moi j’ai peur de te croiser au détour d’une ruelle noire. Ton nom me terrifie et me dégoûte. Je tremble à ta simple évocation, il m’est le plus souvent impossible de songer à ton existence.

Je cours pour oublier, je vis pour ne pas me souvenir.

J’oublie pour ne pas brailler. Je gueule pour ne pas y penser.

Il m’arrive d’être serein l’espace d’un instant, mais ta noirceur n’est jamais bien loin pour me frôler et m’imposer ta constante présence. J’essaie de voir les choses différemment, je pense pouvoir t’effacer au coin du boulevard d’à côté.

Dormir est un supplice, j’ai peur que ce ne soit qu’un de tes subterfuges pour m’attirer vers toi, me prendre et ne jamais me rendre à la lumière du jour qui me rassure. Cependant, je suis parvenu à ne plus vivre la nuit pour me prouver que je pouvais faire avec. J’ai tout essayé dans la clarté de la vie et des jours bénis. Ces journées construites pour te rire au nez, pour gagner ce défi.

Pourtant à la seule mention de ton patronyme, je blêmis, une boule élit domicile dans mon estomac, se fige et le vide m’envahit bloquant toute velléité. Une fois de plus ton emprise s’étend en vainqueur arrogant. Je transpire et aboie mon effroi, je perds à nouveau ce combat.

Tu me terrorises de ta présence discrète qui implacablement attend l’heure de l’appel. Je sais que tu peux surgir sans même crier gare, sans avoir besoin de prévenir, c’est même ton malice. Des armées de combattants sont partis à l’assaut, aucun n’en est jamais revenu. C’est ton style, tu ne fais pas de quartier, pas de prisonnier. Alors, moi, je refuse la bataille ; je tremble, ivre de terreur.

Encore aujourd’hui, une fois de plus, je suis brûlant de fièvre, un corps incandescent. Je crie mon désarroi à en faire exploser les poumons, je respire avec oppression, le souffle court, haletant.  Je te déteste, je te hais. Je tombe à genoux, je voudrais pleurer, aucune ne larmes ne vient pourtant. Une colère froide m’entoure, une ire mélanger, suintant l’épouvante. Je ne peux pas pleurer, mes yeux sont asséchés par la haine et la nausée que tu m’inspires.

Je suis désarmé face à ce trou noir qui nous aspire. Ce néant dans lequel tu nous précipites, sans espoir de rémission. Il ne restera rien de nous. Nous passons à la vitesse de l’éclair, sans une trace, sans une marque. Toi tu persévéreras dans ton œuvre. Tu n’as ni âge, ni corps. Tu es sans frontières, ton territoire est sans fin, tu frappes à l’aveugle sans jamais oublier personne.

Je m’interdis de te nommer, comme pour gagner de ne jamais te faire l’honneur à te scander. Par crainte aussi de déclencher ce vide abyssal, ce noir total. Tu sais le mal que tu me fais, et je connais ton sadisme à t’en réjouir.

C’est une fin du monde en soi. Le néant. Rien que l’on puisse décrire. Aucun chercheur, aucune représentation raisonnable ou raisonnée. Alors comment pourrais-je l’être. Je n’ai pas cette force pour lutter, je fais semblant d’exister, je donne le change. Par tous les moyens, je cherche à ne pas faire de bruit pour éviter de réveiller la bête qui sommeille.

Passons un pacte, veux-tu, pourquoi pas ?

Je voudrais que tu m’oublies que tu cesses de m’obnubiler. Passe ton chemin et laisse moi en paix, s’il te plait.

 

—– ***** —–

Le 16 septembre 2010

 

L’homme de paille

 

C‘est dans un cadre bucolique, au milieu de verdure et de champs odorant aux senteurs paysannes que je plastronne. Je me trouve majestueux, imposant par ma taille, énorme par mon volume, pourtant je me vois affubler du nom d’épouvantail. Quelle infamie. Avec ma stature de commandeur, je mesure pas moins de deux mètres, j’ai une destinée toute tracée ; effrayer les volatiles affamés.

Regardez-moi, vous que j’interpelle, regardez-moi au lieu de me moquer. Je suis là, granit de paille, gras du bon chaume dont on m’a bourré. Affublé d’un gilet dont le propriétaire ne voulait plus, mes deux bras, raides comme la justice, jaillissent de ce débardeur aux couleurs criardes. Un pantalon tout aussi de mauvais goût ceint ma taille. Enfin un chapeau de tissu rouge vif, où est plantée une petite fleur, clôt cette note finale. Avouez que pour sortir il y a mieux. Vous pouvez vous gausser de ma posture, que je tente de conserver martiale. Les coloris ne sont de mon fait, je finis par ne plus m’en soucier. Dans ce champ, ma mission est importante, voire incontournable. Vous, vous m’accablez de tous les mots possibles qui vous font rire, je ne suis pour vous finalement qu’un empaillé. Seulement moi, dans ce pré qui embaume de mille senteurs champêtres, dont les effluves saisonniers chatouillent mes narines de fétu de paille, je me sens chez moi. Du matin au soir j’assiste en spectateur à des scènes d’une poésie auxquelles vous ne songez probablement pas. Tout ce que la nature compte d’être vivant sont à mes pieds, petits rongeurs, reptiles ou mammifères de la création, viennent tourner autour de ma statue. Seuls les oiseaux ne s’aventurent sur ce tas de terre.

Du matin et son aube flamboyante au soir et son crépuscule blême je vis les journées, les mois et les saisons tous les jours de façon différente. La lumière n’est jamais la même, les odeurs non plus. Cette valse enivrante fait mon bonheur, mes yeux ébaubis ne se lassent jamais. Je doute qu’aucun bipède de votre espèce puisse se vanter de connaître, jour après jour, un tel bonheur d’exister.

La journée, divers bruits viennent à moi, je marque le temps par le bruit des engins agricoles de mon maître. De l’emploi de telle ou de telle machine, me renseigne sur les heures et les saisons. J’observe mon patron affairé, souvent le dos ployé, à ausculter ses arpents, gagne pain familiale. De ses doigts déformés et épais, il triture la moindre motte pour s’assurer de sa prospérité future. Sans relâche il trime obéissant à la loi divine des saisons, n’abdiquant jamais face aux éléments qui tentent de reprendre leur droit et la possession de arrhes dont ils s’estiment dépositaires.

Dans la tiédeur du soir, surtout l’été au soleil déclinant, je vois défiler aussi d’autres espèces qui ne sortent qu’à des moments ou leur sécurité est garantie. Trop apeurées pour gambader à d’autres heures fréquentées. Les voir ainsi faire sarabande me réjouit les pupilles de paille dilatées. Durant les nuits d’encre, c’est encore d’autres habitants de notre terre qui viennent me tenir compagnie et vaquer à leurs petites occupations. Ils pointent leurs museaux, craintifs et attentifs à la moindre alerte. Mais bien vite ils se pressent contre mes jambes et fouinent à la recherche de leurs précieux. Renards, belettes, fouines, rats, ragondins, hérissons, reniflent bruyamment. Les insectes ne sont pas en reste.

Cet ordre immuable est magnifique à qui sait le voir et patiente. Quand il apparaît comme par magie, mes yeux s’écarquillent devant cette magnificence, ces créatures de la nature dont chacun est à sa place me divertissent. Inquiets ou marioles ils ne peuvent s’empêcher de s’aventurer sur ce terrain aux trésors convoités. Cette autre société prend quartier jusqu’à voir poindre l’aube. Ce commencement du jour est incontestablement le moment que je préfère. Cette petite rosée qui perle sur mes brins pour ma toilette matinale me lave et me ragaillardit. Parfois, elle ne fait que me rafraîchir délicatement, qu’importe cela reste pour moi une douche de jouvence. C’est un onguent réparateur, promesse d’une belle journée de guet et d’empêchement.

Vous me railler, mais êtes-vous certains que votre position de bipèdes errants, en perpétuel mouvement désordonnés, vous confèrent une meilleure place que la mienne. Moi qui suis là, observateur privilégié de l’évolution de la nature, de ces changements, de ces courroux aussi. Moi qui hume à tous vents, les parfums changeants multiples de cette terre d’où vous venezt et où vous retournerez. Etes-vous surs de votre condition ? Moi qui respire un air pur et ne suis jamais soumis aux aléas de la pluie, du soleil ou du vent. Bien au contraire, je les appelle de mes vœux, ils sont mes amis. Ils me parlent, me caressent ou me nettoient. Cette bise par exemple m’étreint et m’enlace, sans que je ne me lasse. Elle me frôle, me caresse, je frémis de bonheur. Elle s’enroule autour de moi dans une danse lancinante. Plaisirs des sens en éveillent. Je souris de bonheur et chavire le cœur en émoi.

De temps en temps il m’arrive de perdre un brin de paille, mais je ne m’inquiète guère car contre vents et tempêtes je maintiens ma position, fier et hautain. Alors, aviez-vous imaginer quel nom et quel rôle épouvantable que celui d’épouvantail. J’épouvante, j’effraie, j’interdis tout intrusion des ovipares de toutes plumes, ces bestioles qui veulent faire festin des graines de mon maître. Devant ma puissance et mon air revêche, ils n’osent s’approcher de peur d’être foudroyés. Pourtant sachez bien, vous qui me tourner en dérision, qu’en mon for intérieur, je ne ferais de mal à une mouche et les oiseaux, moi, je les aime.

 —– ***** —–

Le 28 mars 2010

Apparences

 

Tout chez lui n’inspire qu’ordre et rigueur.

Réglé comme une horloge, il se lève à son heure habituelle, entame sa matinée avec méthode et rectitude. Rituel immuable et précis, où jamais un événement extérieur ne peut infléchir son comportement ou le soustraire par une quelconque diversion. Aucun incident ne saurait influer sur sa posture ou contrarier l’ordonnancement de ces débuts de matinée.

Le rasage en soi était déjà un protocole étudié et répété à l’envi depuis des lustres. Dans sa salle de bain, face au miroir, il s’observe ; la cinquantaine consommée, lui va plutôt bien. Proportionné quoique de petite taille, rien ne dépasse ; de la coupe de cheveux impeccable, aux sourcils taillés, une propreté qu’il veut afficher pour traduire l’estime de soi et le respect de ces concitoyens. Seul son teint légèrement rougeaud l’agace un tant soi peu, il vire carrément au carmin quand la colère lui monte. Il y est assez fréquemment sujet car l’indigence de ses congénères l’exaspère copieusement. En règle général, il n’a nulle envie de s’y appesantir. 

Il poursuit son opération « rasage de près ». Une fois le savon à barbe convenablement mélangé dans le bol prévu à cet effet, il entreprend de l’appliquer, consciencieusement, sur sa peau puis procède à l’éradication des poils en bonne et due forme. Cette pratique achevée, il prend une douche revigorante et finit par l’apposition de baumes divers. C’est dans cet ordre qu’il mène son affaire matinale.

Ensuite, il passe dans sa chambre pour s’habiller. Un ordre précis guide ses gestes ; sous-vêtements d’abord, pantalon avec juste le pli marqué puis la chemise impeccablement repassée, sans aucuns faux plis, ce n’est même pas concevable. Une fois cet autre cérémonial accompli, il se dirige dans sa cuisine pour s’y restaurer d’un petit-déjeuner équilibré et protéïné, afin de l’aider à bien digérer et tenir jusqu’au repas du midi. Il préfère déjeuner après sa toilette, bien que pour certains, cela puisse revêtir quelques inconvénients comme de se tâcher, lui a choisi cet ordre-là, car il ne risque rien puisqu’il ne se tâche jamais.

D’une vie ordonnée et nette, il s’est construit sa galaxie, rythmée et active. Il participe à certaines activités associatives, où son sens de la méthodologie fait merveille. Son acuité intellectuelle et sa prédisposition pour l’organisation lui confèrent, la plupart du temps, une écoute accrue de la part de ses compatriotes et le gage de n’être jamais ou rarement contesté. Il veille aux chiffres, à la trésorerie de ces associations voire s’en arroge la présidence. Régulier dans sa vie, il rythme aussi celle de ceux qui gravitent autour de lui. Il est convaincu de son utilité et que tous ces gens ne s’en portent que mieux. Son sens du commandement est, pense-t-il, inné. Parfois retord, il pratique à merveille l’art de la guerre appliquée en milieu pacifique et urbain. Mais son goût de la désinformation fait de lui un être redoutable contre bien de ses collègues peu rompus à cet exercice. Il a un ton dogmatique et professoral difficile à opposer. Cet homme strict dans son uniforme l’est tout autant dans ces certitudes.

Son petit-déjeuner terminé, il range méticuleusement les ustensiles. Il est horripilé par les couverts posés épars ou les casseroles anarchiquement abandonnées au milieu de nulle part. Il finit par un petit nettoyage de la « carrée », puis va se brosser les dents pour parachever l’impérieuse propreté dont a besoin tout un chacun.

La touche journalière finale consiste à enfiler sa veste, puis passer devant la glace pour ajuster définitivement l’ensemble. D’un revers de la main, il époussette une particule fictive et satisfait du résultat, saisi sa mallette posée à l’endroit habituel, de l’autre main, il attrape délicatement sa casquette.

Il quitte sa maison, non sans avoir pris soin de vérifier que tout soit correctement en ordre et fermé. En ce matin de début de printemps, l’aube encore naissante affiche des tons orangés tirant par endroits vers le fuschia du plus bel effet. S’il trouve cela majestueux, il n’est pas homme à s’émerveiller pour de telles vétilles. Ce ciel en fusion lui inspire plutôt des pensées allant vers le divin que le miraculeux.

Dans la rue, il se dirige vers son travail. Situé non loin de son domicile, il n’a pas besoin de véhicule. C’est d’une allure martiale et un pas cadencé qu’il débute sa marche. Son enchaînement pédestre est tout à fait caractéristique, en adéquation avec ces pensées rigides agrémentées de principes directifs. Une foulée précise, sans jamais de fausse mesure. Gauche-droite, gauche-droite, sans différence ou distance anachronique. Un nombre exact et juste de centimètres effectués par chacune des jambes, un comportement qui donne l’impression d’assister à une marche ou un défilé militaire un jour de 14 juillet, gauche-droite, gauche-droite.

En osmose totale, ces bras ponctuent la démarche et effectuent leurs mouvements de balancier. Sa main gauche prolongée de sa casquette s’occupe de marquer le tempo, l’ensemble parfaitement coordonnés. Le bras droit projeté aussi vers l’avant, son tour venu, exécute un retour vers l’arrière en croisant son homologue situait de l’autre côté du corps, puis ayant dépassé le buste, arrête son mouvement à mis parcours, d’un style saccadé d’automate pour repartir immédiatement vers l’avant.

Ce mécanisme de balancier comparable à une oscillation horlogère forme un ensemble logique et parfait. Harmonie de la gestuelle des uniformes patentés.

Ce que certains prennent pour de la rectitude, lui sait que c’est ainsi qu’un déplacement efficace doit se faire. Economie de mouvements, gestion du souffle, accompagnement de la tenue, un métronome ne peut faire mieux.

Ainsi cohérent et pointilleux, il arrive sur son lieu de travail. La gare centrale de sa ville, où il en est le chef de gare.

 

—– ***** —–

Le 15 mars 2010

Le parc

 

Je suis revenu, il y a peu, flâner dans le parc Montsouris. Ni nostalgie, ni pèlerinage, juste le plaisir simple et fugace de retrouver des moments joyeux et quasi champêtre, d’une vie agréable. J’ai tellement arpenté ces allées qui serpentent entre les oasis de verdure, qu’il me semble en connaître les moindres recoins.

Ce parc, excroissance de vert profond ou pastel, au milieu du béton n’est pas le seul dans la capitale. Il n’est pas non plus le plus beau pour certains. Pour moi, cependant, il est celui de souvenirs accumulés de la tendre enfance, jusqu’à un âge adulte.

Une enfance encore insouciante où l’espace de quelques mois, je fus confiés aux bons soins de grands-parents résidants proche de Montsouris. Ma grand-mère se laissait entraîner au gré de mes envies et ne manquait jamais les longues heures à me regarder exécuter des pâtés dans les bacs à sable dévolus aux gosses du quartier plutôt qu’aux quadrupèdes aboyants. Ce fut mon espace de prédilection, mon terrain de jeu, mon parc.

Il l’est redevenu un peu plus tard au gré des hasards bien construis, de ceux qui vous ramènent pratiquement au point de départ. Une fois rattrapé par la paternité et habitant non loin de ce fameux parc, nous rythmions nombre de nos sorties dominicales ensoleillées ou humides par un tour chlorophyllien bénéfique tant pour nos poumons que nos esprits.

L’herbe grasse et verte accueillait aussi le bonhomme footballeur attifé de son maillot adoré, pour taper dans le ballon. Une véritable délectation de gosse sûrement ponctuait de rêve de grandeur et d’exploits futurs d’une star internationale proclamée.

Je me suis étiolé dans ce parc aux arbres vieillis par le nombre incalculable de promeneurs qu’ils ont vu passer. Des hêtres tortueux des pensées qu’ils ont eu tout loisir de se laisser pénétrer, ou d’arbres séculaires, venant des quatre coin de la terre ; le cèdre du Liban ou le Tulipier de Virginie ou encore le parasol de Chine. Un tour du monde en quelques hectares.

Puis assis sur cette herbe accueillante, je me suis imprégné des esprits qui protègent l’endroit. Les âmes de Coluche ou Jacques Prévert qui aimèrent les lieux. Je suis passé devant le kiosque à musique chantait par Jacques Higelin, celui qui trône toujours, impassible aux cris des bambins.

Seuls les chevaux de bois qui couraient après la queue du mickey ont été remisés pour faire place aux balançoires en fer forgé, grinçantes de douleur au poids qu’on leur impose ou contorsions qu’on leurs infligent.

Non loin de là, la cahute en bois peinte en verte, abrite toujours le théâtre de Guignol qui dispense quelques moments merveilleux et magiques. Les enfants d’aujourd’hui, même nourris au mamelon de la console informatique, ne peuvent que sortir émerveillés ou apeurés ou les deux à la fois, par les histoires contées. Ce jour-là, représentation était donnée et le sourire me vînt de voir mon héros d’antan continuait de se jouer du vilain gnafron toujours aussi moustachu et acariâtre et avoir les yeux de Chimène pour sa dulcinée.

Au milieu de ce havre, la mare immense, celle qui se prend pour un lac, frémie toujours, caressée par une douce bise de surface. Les canards s’ébrouent, sereins et gras de se savoir en toute sécurité, ne dressant jamais la tête pour le moindre coup sec. Les hérons cendrés glissent majestueusement sur l’eau se prenant peut-être pour quelques cygnes. Des oiseaux viennent de sustenter et repartent s’affairer à d’autres occupations.

Rien ne peut troubler ce bal et c’est en vous promenant dans ces allées que vous vient à l’idée qu’il est possible que le temps se soit de lui-même détourné. Le bruit des rues adjacentes ne parvient pas à vos oreilles, par pur respect ou honte de déranger. La bulle de verdure enveloppe les passants. Protectrice, elle adoucit vos tracas et vous fait croire en ces instants de douceur à une rémission. Pourtant un sifflement strident peu déchirer l’air paisible. Un gardien vient démontrer son autorité sur ses congénères, sur la nature il n’oserait puisqu’il croit la défendre. Non lui, investi d’un rôle suprême, il terrorise le quidam alanguis parfois sur une pelouse supposée en jachère de postérieurs. Mais bien vite il rentre dans sa maisonnette de bois et parpaing conscient de la vacuité de son autoritarisme et son inexistante impunité à faire régner un ordre inutile.

L’ambiance qui sied mieux à cet endroit reprend ses droits, ceux du maître absolu et incontesté. Ici tous sont venus chercher le même eldorado de quiétude temporaire. Un moment de répit, où l’on ne cherche rien d’autre que le vide en soi. Rien que le calme qui laisse croire subrepticement à un art de vivre.

Puis reprenant la cours de cette vie organisée et minutée, je franchis la frontière paysagère, soulagé de constater que les années n’ont pas d’emprise sur cet écrin de verdure. Où le métro a préféré s’enterrer de honte plutôt que de le piétiner. Le parc ne cesse de se défendre de toute intrusion immobilière nocive. Tel un village imprenable, il perdure à résister à l’inhumanité de l’espèce et reste cette bulle de végétation. Tandis que je m’engouffre dans les catacombes du métropolitain aux remugles étouffants.

—– ***** —–

Le 12 mars 2010

De l’art d’accommoder les restes

 

Et si ce n’était pas de disparaître qui opprimait un esprit perclus des pires affres à y songer. Cette obsession de la chronique de l’évanouissement annoncé qui a élu domicile en permanence, bien décidée à prendre quartier pour ne jamais s’en laisser déloger.

Et si ce n’était pas la mort en elle-même qui anéantissait tout possibilité d’enthousiasme primaire.

Non, si ce n’était pas cette sensation odieuse et nauséabonde, parfaitement instillée dans les moindres recoins, au tréfonds de l’âme et du corps.

Non si bien plus, ce soit plus angoissant. La période juste avant l’enfer, l’horreur en définitive de se voir décliner.

En tête de gondole de la décrépitude, la perte de l’envie. Quand on aime, ou croit aimer croquer la vie à pleines dents, toutes les pommes qui se présentent, indéniablement avec l’âge vient la perte de l’appétit, non par volonté ou caractère mais bien par le système physiologique humain, on n’y peut mais.

L’envie moteur de la vie, ruine de celle qui part en lambeaux. Il faudrait être couturier ou petite main pour réparer les accrocs, raccommoder ce qui pourrait l’être, un peu, l’espace d’un instant. Seulement voilà, les rasfitolages se voient malgré tout, ce n’est jamais qu’un bout de tissu posé en plus sur le costume et aucun fil invisible n’existe pour embellir ce qui ne peut l’être.

L’âme n’est pas seule à se déliter, le corps s’étiole, se détend, devient souvent flasque et suit la courbe de l’envie, moins de fantaisie, moins goût à se sentir mieux ou bien. Moins de facilité à se déplacer, moins d’aisance à agir, même à réagir.

De petits bobos en grandes souffrances, on en vient à compter les moments de répit. La limitation de certaines de ses possibilités restreint l’espace des éventualités. On ne vit pas avec mais tout à coup contre. Il faut lutter là où avant, tout était évident et simple. Avant on batifolait désormais on observe.

Certains continuent d’ignorer et s’empiffrent comme pour mieux conjurer le sort ou faire un pied de nez au destin. Bien sûr ils savent que tout n’est qu’un leurre, mais se rassure de le feindre, ils se contentent de ce qu’ils obtiennent.

Moins de fringale ou moins d’appétence pour l’extravagance. On se satisfait de ce que l’on a obtenu et accepte le délai comme une normalité. On ne cherche plus à se rassasier, on préfère se transformer en gourmet que de demeurer gourmand, question d’estomac et de digestion. La fatalité devient une sœur et remplace moins avantageusement la fougue.

D’illusions perdues en utopies rangées ou renoncées, on reste assis dans la position commode du sage ayant pris le recul nécessaire à scruter l’horizon de la fin.

C’est un abandon à la cause, car le physique prend le pas, mais pas le pas de course, il domine son sujet. Il n’a plus le coffre pour tenir la cadence. Il encaisse moins bien les coups, assimile moins bien les excès.

Il y a des résignations chez chacun d’entre nous, plus ou moins avouées, plus ou moins admises. C’est pourtant le pire des comportements qui puisse habiter l’homme. Le renoncement est indigne, cependant il est la justification d’une donnée réellement fatale.

Tout baisse dans ce corps, la vie, la puissance, les membres, les formes s’empâtent, l’ensemble s’arrondit franchement. Les accidents bénins ou non se multiplient et prennent des tournures de plus en plus compliquées.

Quant à l’esprit, lui, il perd en vivacité. Il n’a plus ce tranchant acéré prêt à bondir ou rebondir. Les réflexes se font plus rares et à contretemps. Nos facultés sont mises à mal, on devient d’un seul coup sans prévenir, dépassé par la modernité. Elle surgit au détour d’une année que l’on avait à peine quittée. Les nouvelles technologies déboulent sans crier gare et l’on se trouve à ne rien comprendre, hermétique ? Non, juste largué en haute mer. Tout se détend, la curiosité s’émousse, parce que l’imagination perd le pouvoir, anéantie par la tristesse de savoir. On préconise la gymnastique, pensant que cela pourra suffire, vraiment ?

La dégénérescence ne guette pas encore, mais il y a des limites qui ne se dépassent plus. Les exploits sont pour les autres, pour les plus jeunes. Pour s’en convaincre, il suffit d’évaluer un marqueur précis, témoin du changement, thermomètre de l’évolution sans nuances, la peau.

Elle ne fait pas que ramollir, elle se pigmente dangereusement de petites tâches irrégulières, marron claires, indélébiles.

Le vieillissement à son déguisement, gratuit de surcroît. Certes il n’est pas utile de s’apitoyer, certes. Alors on finit par faire, tous, comme si de rien n’était, on finit par faire comme en cuisine ;  pratiquer l’art d’accommoder les restes.

—– ***** —–

Le 17 mars 2010

L’envol

 

Ne t’inquiète pas, ce qui arrive est une histoire banale. Elle survient à des milliers de gens comme nous. Personne ne peut y échapper. C’est ainsi que va la vie, en quelque sorte une fatalité, dans l’ordre des choses.

Certains balaient ce sentiment d’un revers de main en prétendant que cela ne concerne que les mamans, ah bon ?!

Ce serait donc l’apanage de la féminité de ressentir exclusivement un tel flot de sentiments, ceux du manque et de l’absence. Cette boule de tristesse permanente qui enserre le cœur et le cerveau serait inconnue des hommes. Effectivement, je ne t’en parle pas, mais elle s’instille dans toutes les parcelles de mon corps, élit domicile et n’en repart jamais. Ce déchirement violent, incongru, insidieux me laisse parfois sans force et sans envie, souvent interdit. Je me reprends, mais bien vite me surprends à attendre ton retour comme un petit vieux collé à sa fenêtre espérant voir poindre une silhouette familière au bout de la rue.

Je te l’ai déjà maintes fois répété, tellement de fois que tu dois penser que je radote, mais chacun sa vie, son cœur et le reste, tout le reste.Tu dois vivre, vivre et courir, vivre tout court.

Rester coller l’un à l’autre ne serait qu’une liberté bafouée et ne changerait rien à l’existence, à la tienne qui débute franchement et rien à la mienne qui prend une courbe différente.

Vis, va et court, ne laisse pas le temps te rattraper ou fait semblant de le croire. Parce que je sais, avant toi, qu’un jour tu pourrais regretter l’instant où tu as hésité à emprunter le chemin de l’aventure, du risque et de l’inconnu.  Tu maudiras tes atermoiements, furieux de n’avoir pas eu plus de discernement. Ces moments-là ne sont pas pour aujourd’hui, ni demain, si tu sais choisir de vivre, exploser, rayonner partout où tu le peux.

Rester coller à notre vie, ici, ne ferait que t’éloigner de tes aspirations, des trésors que tu ne manqueras pas de découvrir, des femmes à aimer, des dangers à surmonter. De ces évènements, de tous ces évènements, qui feront ta vie d’homme. Pas celle que je te raconte par provocation ou fierté. Non, la tienne dont tu pourras un jour t’enorgueillir et qui auras fait de toi ce que tu seras.

De mon côté, je lutte à mesure que ma gorge se noue, que mon estomac se tord à l’idée des jours qui nous séparent. Cette perception sourde mais irradiante des poncifs sur le sujet et la cohorte de souvenirs inévitablement remontant à la surface pour faire de toi le petit bonhomme rebondit et rigolard.

Ces rappels magnifiques mais inhumains ne sont, ne doivent qu’évoquer et conserver pieusement des moments festifs. Ils me servent plus à moi comme une bouée de sauvetage qu’à toi pour qui cela pourrait se révéler être une charge trop lourde à porter et t’entraîner vers les abysses. Fort heureusement ce fameux ordre des choses est fait correctement pour t’inciter à ne pas trop regarder derrière toi et saisir à pleines mains ce qui se présente. Tu dois assouvir tes rêves, tes passions ou fantasmes. On ne refait jamais l’histoire, on vit avec.

Ne te retourne pas, ne regarde jamais par-dessus ton épaule. Je préfère devoir regarder devant moi pour t’apercevoir et savoir que tu remplis ta vie. Petit à petit tu te libères du joug parental. Fini le carcan pesant et asphyxiant, un monde nouveau apparaît face à toi, comme le miracle d’une vie en devenir. Ris de la vie, aux filles ; jouis de ces instants miraculeux, insouciant, révolté, indigné, curieux, attentif mais libre. Ne laisse personne te dicter tes humeurs ou tes volontés.

Tu vas enfin pouvoir te mesurer, t’étalonner au reste du monde. Tu vas te jauger, tu as probablement peur, mais tout t’appartient désormais. Les petites roues de ton tricycle n’existent plus, tu pédales sur ton propre vélo, celui d’un adulte. À toi d’emprunter la chaussée de ta propre vie. Ton sentier, tes expériences, et aussi malheureusement tes souffrances qui te renverront à tes solitudes, ces moments sont à toi, à toi seul. Tu es seul maître à bord.

Crois-moi tu laisses derrière un père qui jamais ne pourra te quitter des yeux, qui attendra le moindre signe, même si je ne guette plus de la même façon la première bûche, je suis rassuré de te voir sur ton vélo, rouler droit et juste. Sois sans crainte, crois en toi comme je crois, moi, en ce jeune homme.

Et dis-toi que jamais, où que tu sois, ton père fier de ton envol, ne laissera son esprit prendre le pas sur son cœur pour oublier le fils qu’il aime.

—– ***** —–

Le 16 octobre 2008

Suis-je Nihiliste ?

 

La question est entière et je me la pose à moi-même. Qu’en est-il de la réponse ?

Pour beaucoup on invente piste, but ou objectif afin de mieux canaliser ce troupeau en mal de raison.

La vie, pour certains, se résume à entasser fortune et biens. Ils se plaisent et se retrouvent dans un matérialisme exacerbé. C’est leur droit le plus absolu. Pour des pêcheurs, la spiritualité vient en secours. La prière, mais pas seulement, la dévotion faite à leur Dieu, quel que soit le nom dont on le gratifie, répond à leur soulagement. Grâce à eux. D’autres se jettent à corps perdus dans toutes formes de créativité. Le mode d’expression qu’ils choisissent leur procure cette échappatoire salutaire.

La majeure partie de ceux qui restent oscillent entre, une partie de ces inclinaisons, d’autres non citées et le rasage de murs plus sur moyen d’arriver à franchir la ligne d’arrivée. Mais quelle ligne d’arrivée en fait ? Celle de la solution finale ! Car il n’en n’existe qu’une, à priori…

Alors, suis-je nihiliste ?

Ce « rien », ce point de vue philosophique d’après lequel, le monde (et particulièrement l’existence humaine) est dénué de toute signification, tout but, toute vérité compréhensible ou toute valeur. Cette vision assez ancienne s’avère aujourd’hui en phase avec l’approche scientifique moderne du monde dans le cosmos : le système solaire et ses composants (homme, faune, flore, minéraux, énergie, …) sont des aléas dans les cycles de transformation lente de la matière ; celle-ci nous échappant complètement dans son origine, dans son but et dans sa finalité.

Croire en une quête de toute nature, en la famille si belle soit-elle effectivement, en un jour meilleur à défaut que ce soit en un monde. Cela paraît utopique, parce que vain. Ici raisonne les trompettes de ceux qui crient déjà au désabusé. Si dans la définition précitée j’enlèverais nettement le terme « valeur », car croire en rien est une chose, ne pas avoir de valeurs en est une autre. Mais quant au reste…

C’est aussi la raison de la passion et l’envie d’écrire. Un refuge à la vie, à l’ennui, à la mort ; Rien n’est plus doux que de passer une journée à écrire, écrire. Se corriger, réécrire, pour finir par se relire et enfin, être traversé par l’impression même fugace d’avoir fait quelque chose de construit, une fierté. Pas obligatoirement des textes définitifs mais des lignes et des pages ayant toujours pour sujets ou thèmes déterminés des propos qui ne seraient pas complètement inutiles. Juste le bonheur de croire, que, au fur et à mesure que s’égrènent les jours et mois, l’évolution de sa plume est patente, à tout le moins sensible.

Laisser son esprit partir, être envahi, se sentir comme invulnérable pour ne plus bouger de son bureau et avoir le bonheur d’écrire tant et plus. Le dictionnaire à la main et le clavier à bout de bras. De grands écrivains ont dit que voyager n’était pas nécessairement le fait de se déplacer physiquement. Quand on lit un livre l’évasion est possible. Surtout s’il est bien écrit, s’entend !Le danger est donc là, vers l’isolement. Rien n’est plus doux que de rester terrer entre dictionnaires des mots, des synonymes et autres littrés. Grappillant ça et là quelques techniques grammaticales ou locutions. Lire, voyager, imaginer, se révolter, décrire, écouter, noter, conspuer, croire, vivre puis laisser courir ses doigts sur le clavier, guidé par ses pensées obscures ou claires. Recroquevillé parmi les lignes, caché derrière les mots, je m’isole un instant ou de tout par solitude ou nihilisme ?Pour ma part l’écriture est un moment particulier qui souvent démarre en musique. Au fil des mots la mélodie s’évapore. Je n’entends plus, le corps est bien là, travailleur acharné à confectionner des phrases tandis que l’esprit batifole en quelques contrées en friches. C’est aussi un monde de montagne Russe, avec des jours plus prolifiques que d’autres. La fièvre de l’écriture, une boulimie gargantuesque l’oppose à des jours de paresse incommensurable, une anorexie irraisonnée.

Quand les doigts deviennent agiles sur le clavier, courent de voyelles en consonnes au rythme des idées toujours plus vivaces. C’est une transe, le chant des mots monte en puissance, cette mélopée qui devient de plus en plus entêtante. Elle croît en densité et en intensité. Au départ la réflexion précède les mots, d’un seul coup, tout se déchaîne et les mots rejoignent cette pensée pour la dépasser. Les uns rattrapent les autres et en une course effrénée, c’est la ruée. Bacchanale infernale, endiablée qui augmente crescendo. Rien n’arrêtera cette impression de satisfaction et de jouissance. Les combinaisons courent sur l’écran blanc ; lettres, syllabes, ponctuations. Effacer, revenir, repartir, réécrire Le tourbillon est intense, les vibrations entraînent l’auteur qui ne sait plus qui il est, saoule de ces mots. Moment extatique, frénétique transe qui conduit à l’apothéose de la conclusion, point final à cette griserie. Ces heures passées pourraient être un sentiment comparable à une nuit d’amour où tout est emporté, dévasté laissant à genoux fourbu, éreinté. S’ensuit une sensation de bien-être, entouré d’une bulle où il n’y a ni bruit, ni pensée, le vide absolu.

Vient ensuite le délicat moment de relire pour constater cette orgie épistolaire. D’aventures afficher le récit sur un blog c’est comme exposer dans une galerie sans faire de vernissage et autres mondanités ni jamais rencontrer le (son ?) public. Toutefois publier son texte, c’est ranger ses affaires, se rhabiller, un peu gauche. Le moment le plus improbablement stupide et dénué d’intérêt. L’instant est passé, loin derrière. Ce qui renvoi l’acte au rang du futile voire de l’inutile. Sans but, sans objectif. Le rien, le nihilisme.

Alors suis-je nihiliste ? Vivement la prochaine fois.

—– ***** —–

Le 15 juillet 2008

Âme Sœur ?


Quand on croit aux rencontres humaines, comme moi, elles se produisent inévitablement. Plus souvent que prévu et plus nombreuses que peut le dire ou le penser les plus septiques. Le hasard n’existe pas pour ceux qui n’y croient pas. Plutôt devrais-je écrire à propos de la chance qui sourit aux audacieux.
Rencontrer, connaître, parler, échanger avec l’autre c’est admettre d’avoir tort. C’est accepter les différences. C’est incontestablement repousser ses propres limites intellectuelles, psychologiques voire affectives. Une source d’enrichissement si l’accord se produit.

Ces rencontres, d’êtres de sensibilités, peuvent revêtir des formes diverses. Tant sur le fond que sur la forme. Elles peuvent exister au travers de conversations épistolaires et uniquement comme telles, sans que jamais les personnes ne se voient. L’alchimie y est plus dure, mais si les personnes sont à l’unisson de l’écriture, cela procure des moments rares et intenses, renforcés par la part du mystère, de l’ignorance de l’autre. Si l’échange se produit face à face, des paramètres autres que les mots sont à prendre en ligne de compte, touché, odeur, position des corps. Un ensemble de feeling plus ou moins objectif, plus ou moins contrôlé voire contrôlable. Des instants suspendus, imperceptibles. Une agrégation de comportement et de regard qui détermine et conditionne la suite des évènements.

Sur le fond, ces accords sont multiples. Ce peut être intellectuels, musicaux, humoristiques ou affectifs ou tout à la fois – mais convenons-en, c’est plus rare. C’est un peu comme une lumière qui éclaire une pièce jusque-là dans le noir total. Noir intense ou les yeux n’arrivent pas à s’habituer à la pénombre dense. Moment magique et surprenant de découvrir les lieux pour la première fois. Instant de crainte mais aussi de plaisir. Le mystère en somme, l’excitation jusqu’à l’exaltation ? La lumière fait apparaître l’endroit et tout devient limpide. Clair. Mais ce n’est que la première approche, superficielle. Il faut ensuite aller à la découverte des éléments. Allez à la découverte de l’autre, prendre des risques, se mettre en danger. Les mots fusent, fusionnent. La pensée coule naturelle et l’évidence préside à l’échange. On se découvre d’abord des points communs, forcément c’est le liant de la relation. On évoque ses expériences, souvenirs et blessures aussi et surtout. Puis vient le moment des différences, des oppositions qu’il faudra accepter pour étoffer la relation. Elles peuvent êtres conciliatrices ou rédhibitoires et clorent cette relation naissante.

Malheureusement, sans cirer gare, tout à coup l’un des deux protagonistes vient à éteindre la lumière brutalement, sans prévenir. Replongeant le complice d’un instant dans le noir le plus total. Un déchirement nait de l’incompréhension et du plaisir qu’avait engendrés la relation.

Celui qui reste, seul, n’y vois plus rien, engloutit par l’obscurité, l’inconnue succède à la tristesse.

—– ***** —–

Le 1er mai 2008

Un jour de plus


Tu te lèves tous les jours,
Un peu plus vieux, un peu plus mûre.
Mais qui es-tu ? que sais-tu de l’amour ?
Sûrement rien, rien dont tu ne sois sûr.

Tu marches dans la rue, aveuglé,
Blindé par toutes tes certitudes.
Les heures filent, mais tu laisses ta vie dérapée
Tu resteras largué, pendu à toutes tes vicissitudes

C’est juste un jour de plus, pour survivre
Un jour où il te faudra continuer de vivre
Une journée comme monsieur tout le monde
Une de ces belles journées immondes

Alors que faire, fuir ou laisser aller
Te laisser porter ou tenter ta chance
Oublier tout ça et derrière toi, ne rien laisser
Partir et enfin mettre à zéro la balance

Tu ne sais plus, tu ne sais pas, il faut que tu fonces
Mais non , paralysé, tu laisses passer dangereusement
Tu poses des questions, mais tu évites les réponses
C’est plus facile, moins risqué, peux-tu faire autrement

C’est juste un jour de plus, pour survivre
Un jour où il te faudra continuer de vivre
Une journée comme monsieur tout le monde
Une de ces belles journées immondes

Parce que tout recommencer, tout reprendre
C’est compliqué, il te faudrait être courageux
Enfouir ces interrogations, c’est pratique à comprendre
De petits arrangements en petits compromis te voilà heureux

Voilà, tu te couches, encore une journée de passée
Ton mal demeure profond, tu essaies de tout suspendre
Patienter un autre jour, une autre année
Somme toute même le ciel peut toujours attendre

C’est juste un jour de plus, pour survivre
Un jour où il te faudra continuer de vivre
Une journée comme monsieur tout le monde
Une de ces belles journées immondes

C’était un jour de plus, pour mourir
Un jour où il te faudra arrêter de courir
Une journée comme tout le monde, pour faire semblant
Une de ces journées par procuration, un jour en blanc

2 Réponses à “Détours”

  1. Isabelle dit :

    Cher blogueur, je suis tombée par hasard sur votre site, et j’ai été touchée par un certain nombre de textes. Celui-ci particulièrement, qui m’a inspiré le texte suivant. J’ose vous le soumettre en toute humilité :

    J’ai fait un rêve, un de ces rêves étranges et merveilleux qui semblent consumer l’âme entière.
    Une âme soeur, un homme qui partageait avec moi des aspirations secrètes, une complicité naturelle. Un être de lumière et d’ombre qui faisait battre mon coeur. Nous partagions des aventures interdites, émouvantes et sensibles.
    C’était l’un de ces rêves qui impriment si fort l’imaginaire que l’on voudrait ne jamais s’en réveiller.

    Las, le matin est venu. Avec lui la réalité crue du quotidien qui efface inexorablement les couleurs de la nuit. La mémoire voudrait retenir la réalité des émotions qui s’effilochent et fuient inéluctablement.
    C’est le rêve le plus étrange et le plus improbable qu’il m’ait été donné de vivre.
    Ce matin, il ne me reste plus que des souvenirs de musiques, musique des mots, ou musique des notes, qui ont à jamais laissé leurs empreintes.
    J’ai fait un rêve et ma mémoire est en deuil.
    Ce matin, mon rêve est mort.

  2. hervegransart.unblog.fr dit :

    Petites histoires.. I like it :)

Laisser un commentaire

melissa571 |
34190ganges |
francoisbamba |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | philea
| Documentaires pour tous
| boumboumjames