Carnet de Blog

3 mai 2008

GrIbOuIllAgeS

Publié par ahhhh dans

- ROMAN en cours d’écriture -

 

Dernière mise à jour : le 1er Avril 2009

Ce roman n’a, pour seul dessein, que d’assouvir une passion et une possible vocation, à défaut de talent. S’il demeure toutefois le reflet de ce qui vit au plus profond de moi cela n’en demeure pas moins qu’une fiction. Alors certains se reconnaîtront forcément à travers ces lignes, d’autres se sentiront visés voire jugés. Or personne ne peut ni le doit, moi encore moins.

C’est surtout plus un soulagement thérapeutique pour son auteur qu’une quelconque volonté de messages à transmettre.C’est une libre expression et seulement un roman où la part de la réalité et de l’imaginaire se confonde en un vaste territoire. La frontière y est mince, mouvante et peut-être pas identifiée, qui sait…

—– ***** —–

DERNIER

DOMICILE CONNU

 

 

—– 1. Drôle de début —–

Cet homme, dont le miroir reflété l’image, avait eu un physique alerte. Pas franchement sportif, mais rien ne trahissait chez lui, un laissé aller. Du moins pas encore songeait-il de temps à autre. L’entretien de son corps n’avait pas rythmé sa vie de façon systématique, mais l’avait suffisamment préoccupé pour qu’il y fasse attention. Moins dans le but de paraître que celui de séduire. Séduction, ce mot revenait comme un leitmotiv. Il en était imprégné, envahit même. C’était mécanique, une sorte de réflexe conditionné. Comme l’on se sert un verre d’eau. Lui voulait séduire. Les femmes bien sûr, avant tout, mais pour d’autres raisons, aussi les hommes, les enfants et tout ce qui vit sur cette terre, par nécessité, par besoin. Il était construit comme cela. Un réflexe conditionné, une sorte de compulsion à ne pas laisser l’autre indifférent. Mieux même, imposer son aura à quiconque le croisait. Dans l’ordre des clichés et autres idées reçues qui se bousculent dans la hiérarchie mentale des gens, il était de ceux qui ne supportaient pas de ne pas être aimés.
Pouvait-il vraiment le nier d’ailleurs.

Dans cette catégorie de personnages, évidemment, il aimait la plupart de ces congénères, enfin presque… Mais surtout son désir absolu d’être remarqué, vu, estimé prenait le pas sur nombres de ses sentiments jusqu’à parfois, obérer son propre jugement sur ceux qu’ils croisaient. Lui qui avait réputation de savoir écouter l’autre, voire de s’effacer pour venir apporter une attention et un support psychologique ne rêvait que d’être reconnu. Mais que l’on ne s’y trompe pas, ce n’était en aucun cas par vanité. Non, juste pour ce sentiment de séduction, cette nécessité d’être et se sentir aimé, tout simplement. Tout simplement affirmait-il. Il était fermement convaincu que si on le lui disait plus souvent, cela aurait agi comme une forme de thérapie, un médicament homéopathique sans effet secondaire, bénéfique pour son esprit.
Son esprit, lui, était plus vif que son corps, mais tellement, épars. C’était le mot pour désigner cette confusion qui y régnait. D’apparence, grâce à une éducation sans faille, il était poli, policé plus sûrement devrait-on dire. De prime abord rien de décelait chez lui une fêlure. Rien ne laissait à penser que sous ce crâne, il y régnât plus un ouragan qu’il maîtrisait tant bien que mal. La gentille douceur bien structurée qu’il voulait laisser paraître n’était en fait qu’une façade qui dissimulait des ruines intérieures. Tous ces maux que son éducation avait très soigneusement enfouis. C’était un mal récurrent de famille. Ce genre de sentiments ne devait jamais, ô grand jamais, transparaître. Il fallait faire avec, comme une fatalité inexpugnable. Un peu comme le chantait jadis le grand Brel ; « chez ces gens-là, Monsieur, on ne cause pas … ». Ce chanteur avait su en quelques mots décrire une situation si réelle. Le quotidien d’une famille parmi tant d’autre.
Il n’y avait rien de sordide dans cette situation somme toute classique. Il y avait de l’humanité dans sa famille, il n’y avait juste pas eu d’amour.

Ce n’est que plus tard, lors de sa seconde moitié de vie, qu’était apparue cette propension à basculer vers des contrées étranges, sans limites où son cerveau l’y entraînait – plutôt l’y égarait perdant ainsi le contrôle quasi absolu de son être. Précédemment, on lui avait surtout et de façon logique, appris la retenue, la maîtrise, ne jamais laissé aller trop loin ses sentiments. Savoir se montrer responsable, équilibré.
Mais voilà lui ne voulait plus, sensibilité, à fleur de peau, il n’en pouvait plus. Ses passions, ses sentiments, son mal-être aussi l’emportaient, le submergeaient désormais. Il n’aurait jamais dû se retenir aussi longtemps. Assez de la responsabilité que beaucoup avait à la bouche. Ce mot qu’ils érigeaient comme un prétexte, une excuse de leurs propres peurs et cauchemars. Cette pseudo responsabilité qui masquait leurs craintes absurdes ; barrières qu’ils construisaient en auto protection, pensant que ses remparts seraient infranchissables et que leurs consciences définitivement à l’abri, seraient protégées, hermétiques à tout assaut extérieur. Qu’ils s’étouffent avec, pensait-il, à chacun son choix. Cette sensation d’oppression qu’il éprouvait devenait insupportable. Il fallait affronter sa réalité, ses propres envies et angoisses.

L’inconnu dans lequel il basculerait n’allait évidemment pas le sécuriser, pour autant devait-il poursuivre ainsi. Engoncé dans cette vie, que beaucoup, lui aurait bien emprunté, mais dont lui ne voulait plus. On veut toujours ce que l’on n’a pas et rejette ce que l’on a. Une amie lui avait dit un jour qu’il refusait d’être heureux et ne savait pas apprécier sa vie. C’est un fait – presque une évidence. Mais c’est ainsi. Souvent, il s’interrogeait sur la genèse de son malaise, fallait-il remonter à son enfance, son éducation ? un vrai régal pour psychanalyste. Son patriarche de père, sa mère forcément effacée et son frère lunaire, une famille commune à beaucoup d’égard. Un beau fatras mais pas vraiment plus que moult d’entre ses compatriotes, une parmi tant d’autres ; pas de quoi en faire un roman – quoique.

Alors d’où venaient ces ouragans successifs et rapprochés. Ces turbulences qu’il sentait l’emporter un peu plus chaque fois. Il se doutait que l’une d’entre elles lui serait, fatale. C’était inéluctable.
Tout ceci était étrange à bien y songer et pourquoi toujours tant de questions sans réponses. S’il n’avait pas les solutions de deux choses l’une ; soit il n’y en eût pas, soit il prenait un mauvais chemin de pensées qui le conduisait irrémédiablement dans l’impasse.
Et si plus prosaïquement son intellect n’était pas assez développé pour d’une part élaborer la bonne problématique et d’autre part et à fortiori ; n’avoir pas les clés. Était-il limité ? Confondait-il la forme et le fond ?

Une histoire sans fin, une bataille perdue, empruntant des chemins de traverses. Il pensa qu’il n’était sûrement pas le seul à se poser ce genre de conjectures. Il lui apparaissait simplement que certains y répondaient mieux que lui. C’est surtout cette dernière réflexion qui le troublait et le mettait mal à l’aise. C’était sans issue. Il avait passé les deux tiers de son existence à vivoter comme il n’avait pas souhaité. Une gageure à laquelle il était temps de mettre un terme. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, ou surtout défaire ce qui existe.

Il avait effectivement emprunté la mauvaise route, celle du renoncement emporté par une folie dévastatrice. Tout son être avait travaillé insidieusement à cet état. Il avait laissé faire, aucun neurone de son cerveau n’avait tenté de réagir et reprendre le contrôle. Devant l’étonnement de sa famille et de ses proches après plus de quarante ans d’existence, de presque bons et loyaux états de service, il avait sombré et la descente fut aussi régulière qu’inextricable.
Mais n’étant pas à une contradiction, il avait refait surface, comme cela du jour au lendemain face à la même surprise de sa famille et des quelques proches qui se comptaient, maintenant, sur les doigts d’une main. C’est cette rémission psychologique passagère qui lui enjoignait maintenant de vivre différemment, de tout jeter aux orties et repartir. Il entendait d’ici, les critiques s’amonceler ; entre les « c’est bien le moment », aux « maintenant, s’il est mieux il ferait bien de s’occuper enfin des siens » – insupportable.

Là n’était plus la question et l’envie de repartir en quelque sorte à zéro est plus forte que tout. Désormais rien ni personne ne pourrait plus arrêter son désir de changer. L’espoir pouvait renaître, prometteur d’une autre vie. Il ne voulait pas comparer entre le mieux et le moins bien – juste une vie différente de ce qu’il avait connu jusqu’à maintenant, excluant les années de dérive.

Quel que soit l’âge on peut recommencer, dans son cas, il estimait devoir commencer tout court. Bien entendu on ne fait plus les choses de la même façon en fonction des années accumulées. Question de point de vue, due à l’expérience acquise. Une forme de sagesse aussi qui s’installe. Sans être blasé, on a tellement vécu de situation que les approches diffèrent une fois que des événements semblables se présentent.
De toutes les façons, cette vie passée était à effacer, d’un seul coup de gomme. Il restait à déterminer si le redémarrage se ferait en compagnie de son ex-nouvelle femme – histoire compliquée au demeurant- ou sans elle. Les enfants étaient en âge de comprendre, d’autant qu’ils avaient maintenant leur propre existence. Surtout aussi, qu’ils avaient depuis belle lurette, compris la situation. On se cache derrière le paravent commode des enfants qu’il ne faut pas heurter par un divorce et la séparation parentale. Mais pire que le choix d’une double vie, et de leurs imposer les engueulades, les conflits larvés les cris et hurlements.
Des dîners sordides à demander le sel pour seules paroles. « Ils » – lui et sa femme – avaient imposé cela aux repas de leurs progénitures. Ils avaient fait bien peu de cas de soirées gâchées par des empoignades à peine cachées. Il était bien temps maintenant de se demander ce que pourraient en penser les « enfants ».
Il rit intérieurement de sa naïve bêtise. Franchement…

Non, l’unique décision concernait son épouse, avouons le terme. Et sa tentation était forte de disparaître seul. Contrairement aux épisodes de crises, dans ce cas c’était un choix délibéré pris, sain d’esprit – tout à fait sain d’esprit. À n’en pas douter se serait pris pour une fuite. Mais peu lui importait car il savait qu’il n’en était rien. Cette résolution avait été prise en toute conscience, réfléchie, l’esprit calme et libre, pour une fois.

Un vrai soulagement qu’il fallait transformer dans les faits. Il se devait de passer de la théorie à la pratique. Mais le plus dur était fait. La mise en route serait, il n’en doutait pas, une formalité. Il voulait tellement s’évader de sa prison quotidienne. Il n’était nullement question d’argent, il se débrouillerait. Le sentiment de vie l’emportait plus que tout autre considération, et cela valait la peine de tout mettre en œuvre pour atteindre le but fixé. Il pensait même ressentir, pour la première fois depuis longtemps, du plaisir.
Plaisir de penser et de bâtir des projets. Plaisir simple d’être tout bonnement vivant ! D’exister en tant qu’être humain libre et indépendant. Ce qui lui avait toujours été nié, refusé ; avait-il seulement lutté pour l’obtention de cette exigence ? Son dilettantisme psychique et intellectuel avait œuvré contre ses propres aspirations. Finalement, nous sommes ce que nous voulons devenir.
Était-ce si simple que cela ? N’était-ce pas rassurant d’enfouir ces angoisses les plus profondes, les plus sourdes et penser tel le combattant de base éduqué depuis sa plus tendre jeunesse et que rien ne répugne, que l’homme, le vrai domine toujours son destin, surf sur la vague des évènements. Et selon la loi toute immuable de Darwin, seul les plus costauds, les plus forts mentalement seront toujours debout et fier, la tête haute face à l’adversité. Fermer le ban !

Non, définitivement non, cela ne se passe pas comme ça, pas pour tout le monde et heureusement. Que ferait-on de la place laisser aux rêves, à ceux qui n’entrevoie pas forcément la nécessité des mots ; bagarre, lutte, compétition et autre barbarisme que la société ait engendré pour faire un troupeau de pseudo guerrier.
Que ferait-on de l’idéalisme et de la naïveté à croire en un monde meilleur pas exclusivement économique. Il ne voulait pas ça, n’était plus calibré – pour reprendre un mot à la mode – pour ça. Il avait donné. Les stakhanovistes du travail l’avaient pressuré comme tous les citrons passés entre leurs mains expertes. Lui en avait fini avec eux.
Il n’avait pas eu les moyens de lutter contre la pression généralisée de ce monde impitoyable à engendrer des lutteurs. Il n’avait pas su dire non à son environnement, non à sa famille. Alors, désormais il dirait oui à ses envies, ses rêves, ses attirances sans calculer les conséquences, sans chercher à obtenir de sacro-saints résultats. Pas de logique, pas de clairvoyance. Juste la liberté ; l’irresponsabilité de faire ce que bon lui semble et enfin le plaisir, aussi simplissime que cela puisse être. En un mot le bonheur, il était temps.

Pour cela dans son esprit clarifié, nettoyé tout s’était emboîté dans une logique, sa logique imparable. Les idées étaient limpides et si l’on pouvait longtemps disserter sur la probabilité de maîtriser ou non son destin, il lui semblait évident le fait de devoir aller au bout de ce que l’on est ou de ce que l’on veut, ça passera ou ça cassera. Mais lui, revenu de l’enfer et des méandres de la conscience tourmentée de son cerveau fragile, ne risquait guère à cette tentative.

Dans son premier coup de folie, son envol brisé avait été interprété comme une vraie sortie de route, un tête-à-queue. Non comme un désarroi sans queue, ni tête. Une irresponsabilité mentale passagère, traitée comme telle.
Le second « coup de calgon » comme l’aimait à le qualifier pudiquement son fils, comme une récidive, bien évidemment. Un accident de parcours d’un traitement mal évalué, mal diagnostiqué et surtout mal administré. Toujours la raison qui explique rationnellement ce qui ne l’est pas systématiquement en matière cérébrale.
Ainsi classé, catalogué, proprement rangé dans la classe des fous, il avait pu séjourner, le terme exact serait plus sûrement « placé » dans des hôpitaux spécialisés. Les mots feutrés masquent mieux l’hypocrisie ambiante et évitent aux familles les regards accusateurs du voisinage. Après tout dans « spécialisé », on peut regrouper une quelconque maladie rare, justifiant l’appellation plus adéquate d’hôpitaux dits spécialisés. Une finesse de la langue française.

Personne n’avait pu subodorer les prémisses d’un futur départ. Une envie de tourner la page, mieux de fermer ce livre pour en ouvrir un autre, à écrire de fond en comble. Certes les faits ne plaidaient pas en sa faveur. Cette manie de s’évader du quotidien fut pour le moins étrange et maladroite. Signifier son mal-être, sa douleur à vivre engoncé dans un carcan étouffant en déraillant franchement, n’est pas la meilleure trouvaille pour communiquer. Encore une fois, toujours, il l’avait fait à « sa façon ». Cette façon bien à lui, qu’il avait de montrer ce qu’il ressentait. Il en convenait dans cette chambre recluse. Pas le meilleur des moyens pour se faire bien comprendre.

Un malentendu sonnant comme l’histoire de toute sa vie. Ne pas se faire comprendre, est-ce la faute de celui qui ne comprends pas ou de celui qui explique mal ? Toujours est-il que ces deux dérapages incontrôlés lui avaient fait perdre un peu de temps et attirer les foudres de ces congénères qui désormais avaient beaucoup de mal à le voir comme un être humain doté de toutes ses capacités mentales. Cela se voyait dans leurs regards. Le doute s’insinuer et difficile à dissimuler. Rien ne serait jamais comme avant. Les deux séjours, chez les fous, l’avaient marqué du sceau, rougeoyant, non pas de l’infamie, mais du suspicieux. À jamais rangé comme un être fragile dont il faut savoir raison gardée.

Obligatoirement sa future escapade susciterait moult commentaires. Comment pourraient-ils savoir que celle-ci était mûrement et sainement réfléchie, préparée avec minutie et conviction. Aussi bizarre et amusant que ce puisse paraître, ce sont plus les infimes détails qui le souciés. Il lui restait à définir la forme. Quelle tournure donner à son aventure à venir. Tout recommencer, ça il le savait, mais où et comment ?

Prendre la route et se laisser porter par le vent avec l’envie de découvrir quelque chose ou s’en remettre à la providence – divine ou non. Se lancer dans une activité ou profiter ça et là de ce que la vie peut offrir de rencontres ou de vagabondage. Comme une vie de bohême qu’il n’avait jamais eu le courage d’embrasser, excitant de liberté et pour un esprit fantasque, l’idéal.
Mais dans la coupelle en face de cette balance, il y avait ces petits-enfants dont ils pensaient, désormais pouvoir s’occuper et sans rattraper ce qui ne fut pas fait avec ses propres enfants, leurs transmettre cet amour qui sommeillait en lui et qui avait été barricadé par des décennies de turpitudes familiales. Il avait, aussi, envie de cela, sans toutefois être convaincu de pouvoir réussir ce difficile exercice. Et vivre aux basques de jeunes chérubins par toujours disponibles pour les grands-parents n’était somme toute pas sa tasse de thé. Passer sa vie, celle qui reste, à vivre accroché au tintement d’une sonnerie de porte qui tarde à se faire entendre ce n’était pas ce dont il rêvait le plus. À bien y songer c’était encore, sous le charme déguisé de l’amour filiale, pas désagréable on peut en convenir, une autre forme d’aliénation.

L’évocation de cette chaîne fut elle douce avait raison de ses tergiversations. Ce ne pouvait être ainsi. Et chacun devait vivre sa vie, son parcours. Si tous étaient mu du même amour, alors ils trouveraient bien un moyen de se croiser. A notre époque de technologie ce ne sont pas les moyens de transport qui font défaut mais juste l’argent. La solution se trouvait donc là. Vogue la galère et que ceux qui le veulent me retrouve au-delà des rivières, des mers ou des montagnes !

Cette grandiloquence, cet enthousiasme, ce feu brûlant subit lui procurait un bien être rassurant. L’effet distillé dans ses veines et son corps un fluide bénéfique revigorait ses artères. Comme une potion à l‘effet lent mais efficace.
Mieux que toutes les potions médicinales administrées par les apothicaires en tout genre. Dieu sait s’il en avait vu dans sa vie, surtout ces derniers temps. Et rien ne marchait mieux pour lui que le moral que cette vitamine que lui seul savait concocter. Il carburait à l’adrénaline de l’espoir, la dopamine excitante de croire tout possible – uniquement à cette drogue et rien d’autre. Il y avait un brin de naïveté, à tout le moins de l’idéalisme, mais sa raison de vivre se situait ainsi, pas autrement.
Jamais de regrets ni de remords sur ce qu’il avait pu faire. Le seul sentiment de regret qui pouvait l’envahir serait plus sûrement celui pour les choses qu’il n’avait accompli.

Alors tout remettre en cause, près qu’il était à tout abandonner pour mieux renaître, lui procurait une sensation d’accomplissement. Un sentiment de bien-être et le rassurait sur le chemin qu’il devait désormais emprunter.
Il n’était pas homme à s’encombrer de détails. L’intendance, la contingence se plieraient à son désir, plus fort, de sa volonté d’évasion et de changement de cap. Ainsi en avait-il décidé.

Le petit néon blafard de ce cabinet de toilette minuscule le tira de son euphorie libertaire. Il faut avouer que l’absence d’odeur avait été propice à une évasion psychique temporaire. Mais ce lieu aseptisé le ramenait bien vite à la réalité des faits. Ceux impitoyables d’une opération à venir peut engageante. Une de celle dont on ne sort jamais vraiment indemne. Enfin opérer, c’est le mot édulcoré pour dire ablation de la majeure partie de son poumon. Une partie de soit même qui s’en va. Mais cette partie-là avait été noircie, carbonisée à l’extrême par près de quarante années d’une consommation sans faille de brunes à fort taux de nicotine sans filtre, tant qu’à faire.
Cette suppression des deux tiers d’un de son poumon le laissait perplexe, pour le moins. Le toubib lui avait certifié que sa vie reprendrait un cours normal.
Savait-il, ce type en blanc, ce qu’était un cours normal ? En tout cas lui n’en voulait justement plus de cette normalité.

− Vous serez, bien entendu, limité dans vos activités physiques, mais vous vivrez » avait ajouté le praticien.
− Pas important lui avais-je rétorqué, le sport n’a jamais été mon fort.

En réalité la belle affaire. Le « vous vivrez » sonnait un petit peu faux. Avec ce genre de personne, on ne sait jamais vraiment à quel saint se vouer. Mentait-il par facilité, par couardise ou par ignorance ? Allez savoir. Ce genre de type a une faculté à communiquer inversement proportionnelle à leurs talents médicaux. Au demeurant cela valait certainement mieux. Il oubliait juste qu’au-delà du problème purement mécanique de l’intervention, derrière ce corps à réparer tel un véhicule que l’on emmène chez son garagiste, il y avait un être humain doté de plus de sensibilité et de psychologie que de tout autre chose. Il y avait aussi et surtout un homme qui avait peur. Avouons-le, ce n’est d’ailleurs pas une honte encore moins une surprise. Je mets au défi quiconque de me dire le contraire. Après avoir tant vécu et aussi tant balbutiait ma vie, maintenant que ma résolution était prise de repartir de zéro, la possibilité de la perdre, ne, comment dire… ne m’enchantait guère. C’est le moins que je puisse dire.

J’avais un peu les foies pour parler trivialement. Ce n’était pas anodin et franchement je n’en menais pas large. Admis fin de semaine dans cet hôpital parisien, spécialisé – encore un – il avait fallu me plier à toutes sortes d’examens et une batterie de tests sanguins, pulmonaires, cardiaques et bien d’autres incursion au plus profond de mon être. Histoire de vérifier que l’ensemble de la machine était en état de supporter l’intervention. Et aussi qu’elle puisse ensuite redémarrer et tirer tous les bénéfices de cette réparation en poursuivant sa course, folle, en avant.

Je me disais, autant pour me distraire de ces corvées que pour me rassurer à faire toutes ces épreuves d’examens médicaux, que je pourrais presque être un quelconque astronaute en préparation d’un départ pour un voyage mirifique dans l’univers. Un cosmonaute en partance pour les étoiles et les satellites inconnus qui nous entourent. Immature et puéril, non ?
Définitivement, je n’étais que le patient lambda de cet hôpital où des pauvres bougres attendaient sagement et piteusement que les pseudos dieux de la chirurgie humaine fassent leur besogne afin de pourvoir grappiller ça et là une nième année de survie en priant tant est plus que finalement le Dieu suprême accorde dans une accès de mansuétude du rabe à vivre.
Mon bémol ? Je n’étais pas croyant !
J’allais donc d’ici vingt-quatre heures passer sur le billard pour que la partie nécrosée de mon poumon droit soit retirée. Et là, terminé la nicotine. Le médecin avait été formel et catégorique voire sévère. Il s’agirait de mettre, à jamais, un terme la fumette.

− ça fera des économies, n’avait pas trouvé de mieux à surenchérir mon épouse. Imparable.

Un interdit de plus. Ma vie entière à entendre dire « On peut pas faire çi, on peut pas faire ça ». Déprimant de devoir encore et toujours se conformer à la règle. Cette loi pourtant était naturelle, rationnelle et imparable. Le corps médical semblait affirmatif sur ce point. Fumer et mourir ou ne plus fumer et …et quoi ? Vivre ? en sont-ils si surs ? Peuvent-il me certifier que cela changera radicalement mon état et prolongera mon espérance de vie. Jolie expression pour désigner l’insoutenable fragilité de la vie sur terre. Elle ne tient à pas grand-chose. Parce que si cela tenait à de « l’espérance », en l’occurrence la mienne, alors je vivrais bicentenaire, soyez-en bien certains. Cette récente décision prise de poursuivre ma route ; disons juste mon chemin. Ce dernier choix de mot ramène la métaphore à une juste proportion, ma place en ce bas monde et confère à l’image un caractère bucolique qui me plaisait. Si, j’avais donc enfin, décider de poursuivre mon périple, ce n’était plus pour me faire barrer le chemin par un impondérable dramatique et inéluctable.
Encore que, ça nous verrions plus tard.

En attendant le sursis et la divine décision, à moins que d’un point de vue strictement médical mon corps et mon esprit unis, dans une même lutte, aient décidé de s’entendre pour faire cause commune et défier toutes les lois de la nature en m’offrant cette vie supplémentaire à laquelle j’aspirais. J’avais trouvé dans un des nombreux recoins de ce gigantesque hôpital, un endroit tranquille où je pouvais en griller une petite de temps à autre. Histoire de me sentir en paix et en vie, Dans ma vie.
À dire vrai, je n’avais pas encore décidé d’en finir avec ma compagne favorite, celle dont je ne m’étais pas départi depuis près un demi-siècle. Celle qui me tirait de mes soucis, enfin pensais-je. Celle qui m’évitait ce trop de pression. Si les mots ne sortaient que rarement de ma bouche pour exprimer mes ressentis, macérant pour le pire de mon esprit torturé, cette amie me permettait de l’évacuer. Un compagnon fidèle et toujours présent. Je crois que ce n’était pas demain la veille de prendre la décision de me passer de son support inaltérable. Il me faudrait sûrement faire un compromis, indispensable… un jour.

Je m’étais attribué des petits répits, des sortes de breaks préopératoires entre deux tests. Je partais furtivement dans cette tanière improvisée pour inhaler nicotine, goudron et feuille de tabac mélangés. Tant qu’à consumer un poumon défectueux, je ne risquais pas de le détruire plus qu’il ne l’était. Ensuite, il sera grand temps de rompre avec cette habitude, ce rituel quasi mystique, d’allumer et tirer un peu plus longuement sur la première taffe. Mais pas encore, pas immédiatement. Drogué que j’étais.

Toutefois le moindre des paradoxes étaient que moi que rien n’effrayait vraiment, non par bravade mais plus par inconscience, je dois dire, ici, je n’en menait pas large. D’une part, le lieu y était pour beaucoup. Ses murs blancs aseptisés ; un dédale de couloirs qui ne menaient jamais nulle part. Des portes battantes ou simples toujours fermées étouffant quelconques secrets ou opérations inavouables. À bien des égards, cet établissement en imposait. Il y avait comme un esprit qui régnait en maître incontesté. Dans ce haut lieu de souffrances d’où ne s’échappaient ni cris, ni râles. Le silence y était prégnant, oppressant. Les conversations sourdes et les pas feutrés que faisait à peine crisser un linoléum du plus triste effet ajoutait à ce sentiment diffus mais présent de solitude et de désespoir. Il donnait aussi un caractère quasi sectaire de l’endroit, où maîtres et disciples se croisaient sans jamais piper mot.
D’autre part, pour accroître cette impression le langage médical le plus souvent incompréhensible laisser planer le doute, l’angoisse et la peur de l’irrationnel. À croire que moins vous compreniez, mieux ces gens se portaient. La part du mystère était pour beaucoup dans leur assurance. Cela les rendait indispensables. Pensaient-ils réellement que, quand bien même nous comprendrions, nous pourrions sans sortir de chez soi nous opérer, comme ça à brûle pourpoint. Il est vrai que dans chaque métier chacun à recours à son langage, par commodité, par simplicité.
Mais quand il s’agit de sa vie, de sa propre existence, je trouve qu’il y a une certaine cruauté à laisser le patient dans la plus parfaite ignorance. Cacher son savoir derrière des mots qui n’existent que dans des dictionnaires spécialisés procède d’un sadisme qui m’a toujours paru incongru. C’est ainsi.

Sans détours, avouons-le, j’avais une peur bleue de cette opération. Une peur qui me tenaillait les intestins suffisamment détraqués. Un effroi indicible qui me faisait imaginer le pire pour espérer le meilleur, forcément. Maintenant que j’avais pris d’excellentes résolutions à vivre, voire laisser libre cours à mes aspirations et envies, je ne voulais pas être contrarié dans mes projets futurs.
Le destin concourait-il toujours à nous contrarier ainsi ?

Dans mon cas, j’avais la désagréable impression que c’était toujours au moment où je décidais d’infléchir la courbe de mon existence que celle-ci prenait un malin plaisir à me tendre un piège ou de n’en faire qu’à sa propre volonté. Pour bien me montrer que le maître à bord ne pouvait être moi.
Je ne considérais pas cela comme une injustice. Non, une sorte d’infléchissement divin. Mais n’étant pas du tout adepte de ce genre de théorie, cela me paraissait inconcevable.

Pour la deuxième fois le petit néon blafard me tira de mes pensées, le bruit au dehors du cabinet de toilettes également. Un petit « toc toc », d’une discrète élégance mais énergique qui m’enjoignait de me presser ou de répondre.

- Tout va comme vous voulez Monsieur Sarrant ? Je vous ai laissé vos médicaments à prendre impérativement pour 10H00. C’est important, je compte sur vous n’est-ce pas. insista poliment mais fermement l’infirmière de service, plantée derrière la porte.

- Oui, oui répondis-je sans m’étendre plus avant.

Pourquoi en rajouter ? Oui, je savais qu’il fallait prendre ces « foutus » médicaments, pour mon bien ? Cela va sans dire, mis comme pour les enfants, à un patient, cela va toujours mieux en le disant. À croire qu’il nous prenait pour des écervelés. Non juste pour des dissimulateurs de guérison.

Quoi qu’il en soit ma toilette et autres ablutions étaient terminées. Bien mieux que mes que mes diverses digressions mentales et autres songeries. Je devais pourtant remettre mes élucubrations mentales à plus tard. La cerbère en chef avait claire sur la prise médicamenteuse et il ne convenait pas de tenter de transgresser ces ordres et surtout il convenait de laisser cet endroit à mon colocataire de chambrée. Lui aussi devait procéder à son nettoyage, sinon de l’âme, à tout le moins de son physique.

C’était aussi un excellent moment, une fois ingurgité les pilules bigarrées de couleurs toutes plus vives les unes que les autres, incitatives à une prise sans méfiance, tel de drôles de petits bonbons inoffensifs, de rejoindre mon abri secret. D’un geste assuré et précis allumer cette cigarette dont le tabac incandescent enverra quelques messages positifs à mes neurones neurasthéniques et enflammées.

Un coup d’œil rapide fit l’état des lieux afin de ne laisser traces de mon passage. Je n’étais pas un maniaque absolu de la propreté, mais par respect d’autrui et parce que je détestais entrer dans ce genre d’espace et les y trouver souillés, je m’assurais toujours de les laisser irréprochables.

Une dernière fois avant de sortir, je contemplais cet homme reflétait par le miroir de l’armoire accrochée au-dessus du lavabo. Image parfaitement identique à mon personnage et en même temps tellement étrangère.
Que devais-je en penser ? Que m’inspirait cet homme qui se tenait en face de moi, reproduisant inlassablement les mêmes gestes sans jamais faire l’effort de répondre à mes multiples interrogations. Lui qui ne venait jamais à mon secours pour m’indiquer la voie à suivre. En quelque sorte un inconnu vivant à côté de moi, plutôt en face de moi. Qui apparaissait à ce moment-là et reproduisait le moindre de mes gestes sans commentaires, sans effort et sans passion. Un étranger mimétique.
Il était là, je ne pouvais m’en défaire, mon double strictement parfait et inutile. À quoi bon !

Achevant de passer ma main pour juger de l’oeuvre du rasoir mécanique sur une barbe de quelques jours soigneusement entretenue. Une façon de ne pas faire trop propre sur soi mais suffisamment soigné. Pas le look de baroudeur, juste une espèce de refus de faire comme les autres. Ce n’était pas non plus par anticonformiste, plus sûrement par non-conformisme. Une réponse comme une autre de s’immiscer et se fondre dans le système tout en le combattant, en le refusant.
Une mode aussi, peut-être.

Soigneusement apprêté, la dernière touche apposée – de cet eau de toilette dont la senteur semblait me conférer un petit pouvoir attractif, irrésistible. Un leurre, pour moi ou pour les autres, pour tout le monde en fait.
J’ajustais une dernière fois le col de ma chemise. Impeccable. Convenablement habillé à mon goût, cela revêtait une certaine importance à mes yeux. En bien des circonstances, j’en avais tiré avantage à titre privé ou professionnel. Une bonne vieille leçon parentale, qui fit ses preuves.

Avant d’éteindre la lumière, j’observais la peau creusée de mon visage. Mon regard noir fixa le portrait de celui qui s’affichait dans la glace.

− Une vie Michel, une vie. Soupirais-je.

 

* *

*

 

—– 2. Portraits de famille —–


Il y a de nombreuses zones de mystères dans la vie, hormis l’existence de la vie elle-même.
Le mécanisme complexe du cerveau, notamment, contrée pas totalement connue, voire carrément inexplorée, réserve à chacun d’entre nous son lot de surprises, de peurs, de joies et d’évasion.
Il y a parfois l’introspection pour pouvoir tenter une approche rationnelle et explicative des phénomènes. Mais il ne faut pas se faire trop d’illusions ; la tâche est ardue à cerner ce que chacun recèle de mystères et autres trésors non-déterrés.

Le rêve est un des attribut idéal où nous nous retrouvons confrontés avec les éléments de nos vies, de notre futur, de nos amis, de nos ennemis. Tout ceci organisé dans un fatras apparent qui offre parfois des images et situations incohérentes, incongrues, cocasses ou absurdes. Vous pouvez vous retrouver avec une femme que vous détestez, votre pire ennemi dans votre vie professionnelle, tendrement enlacée, deux verres d’un bordeaux grand cru classé délicatement posés entre vous, annonciateur d’une romantique nuit d’ivresse. Au réveil, il ne vous restera que de tenter de comprendre la signification profonde de ce quasi-délire – pas simple.

Pour Moi, ces moments de repos étaient souvent destinés à revivre des bribes plus ou moins complètes de ma vie. À telle enseigne que, participant littéralement ces moments-là, ma conjointe en profitait souvent. Enfin « profiter » n’était peut-être pas le mot le plus adéquat quand il s’agit de prendre des coups involontaires, se faire réveiller par des grognements, ou autres râles qui vous passe l’envie de dormir aux côtés d’une sorte de compagnie d’ours en liberté.

Mes rêves sont plus intenses que vos sommeils aurais-je pu affirmer. Je pouvais m’endormir avant même d’être complètement allongé, ça ce n’était nullement un problème. Par contre une fois atteint le sommeil profond, je n’avais aucune phase préparatoire au sommeil paradoxal. J’entrais de plain-pied dans l’invraisemblable, le violent, l’extrême. Souvent je passais en revue une journée, par forcément la toute dernière. S’il y avait un rituel dans mes errances, le choix du moment demeurait aléatoire. Des forces me transportaient par-delà mes inhibitions et une valse fantomatique pouvait débuter. C’est un mécanisme complexe que je ne sais expliquer. Mais la force et son intensité dépassaient de loin le petit cauchemar. En fait il n’y avait ni peur ni horreur dans mes rêves, plutôt une espèce de retour sur soi des moments passés. Je me débattais continuellement avec des personnages ou des situations qui ne me convenaient pas. En quelque sorte je refaisais l’histoire sans jamais m’y plier. C’était une lutte perpétuelle et épuisante. Un trou noir sans fin où je glissais inexorablement, un abîme sans retour. Je pouvais lors de ces nuits quasiment toutes les nuits, hurler, grogner, me débattre. Je voulais m’imposer, ordonner ma volonté contre tel ou telle. La moindre des contrariétés dans ma vie professionnelle ou privée se traduisait une nuit ou l’autre par un rêve, comme pour réparer ce qui devait l’être et qui n’avait pas été correct à mon goût dans le réel. Mon cerveau agissait comme en rétroactivité pour soulager cette part de moi frustré. Mais le correctif n’est que fictif et seul l’épuisement dans lequel il me laissait, lui, était bien authentique.

On ne règle rien dans le prolongement de l’irréel ou du rêve. Parfois on croit s’en sortir à bon compte. On ne fait que déplacer le problème. C’est accommodant sans plus. Un peu comme les drogues de toutes sortes, le bien n’est que temporaire. Il se crée un état de fausse sérénité, or, quand nous revenons à la réalité, le pire est toujours à venir.

Il aurait fallu la psychanalyse pour m’aider, mais j’ai toujours refusé de consulter, ce que je considère être, des charlatans diplômés. Et expliquer sa propre névrose à un autre être pas moins malade que vous – non merci.
Il est vrai que par orgueil, bêtise ou ignorance ou les trois à la fois j’étais convaincu de pouvoir m’en sortir tout seul. Ma seule volonté devait suffire. Or pour guérir il faut se soigner, il me fallut des lustres pour me rendre compte que les années ont passé, devrais-je dire filé, sans que je n’y fasse rien, que je n’influe en rien sur le caractère inéluctable de ma descente irrémédiable. J’ai laissé aller les choses ; la vie, mes amours, mes emmerdes et tout le reste. Quel reste ?

À bien y regarder tout s’est emboîté comme un lego fabriqué par mon personnage, dont mon être conscient n’en était que le spectateur. L’inconscient, marionnettiste en chef, oeuvrait à jouer la pièce que la poupée reproduisait sans écarts.
Vous trouverez que c’est une explication commode – arrangeante ? Mais j’en suis désolé, je n’ai pas mieux à offrir. Ou à tout le moins guère plus.
Même en remontant à la genèse de mon existence, je doute fort que vous y trouviez les réelles raisons d’un comportement qui devint de plus en plus confus – dans tous les cas, pas sur le seul fait de mon enfance et de mon adolescence. Je crois que ce fut une suite d’événements, qui, mis bout à bout ont contribué à l’évanouissement de mon esprit.

Je n’eus, à proprement parlé, pas une enfance difficile – loin s’en faut. Élevé, après-guerre, je connus les privations que nécessitait l’effort de reconstruction mais aussi ses bienfaits. Issue d’une famille qui avait gentiment traversé la guerre sans trop de choc, comme beaucoup d’autres, n’est-ce pas ?
La situation paternelle était très correcte et nous assurait plus que le minimum pour se nourrir, vivre et être éduqués ; pas vraiment des nantis, mais pas à plaindre, dans la moyenne. Et là est peut-être le commencement de ma fin. Si mon point d’achoppement était le refus d’être situé dans la moyenne. Si je voulais faire partie de ceux qui serait au-dessus de la moyenne ? Seulement je n’eus pas les ressources intellectuelles et morales pour me transcender. Il me manqua cette hargne dont dispose ceux qui ont moins que rien et qui, coûte que coûte, vont s’en sortir, par revanche. Pour moi donc, malheureusement et définitivement, ce serait la moyenne. Un point c’est tout.

À bien y songer ma vie avait été pré calibré. Certains diront que c’était écrit. En fait je croyais plus à un enchevêtrement de circonstance et de rouages d’événements qui se sont mis en place, contre lesquels on ne peut pas lutter. Soit que l’on n’est pas armé, soit que nous ne les voyons pas venir à temps. Contre les épreuves de la vie, nous sommes rarement à surfer sur le haut de la vague. On réagit plus que l’on agit. À la grande roue de la vie de la fortune, c’est plus souvent le lot de consolation que le gros lot gagnant censé vous envoyer dans une île paradisiaque.

Conditionné devait être le mot pour me définir. Jamais dans le bon tempo, constamment à contre courant – Toute ma vie. L’histoire de ma vie. Ballotté en un père omnipotent – question d’époque et une mère effacée, dévouée à la cause maritale. Même au XX siècle, dans les années 45-60 pour beaucoup s’était ; Monsieur subvient à la vie financière du ménage que madame accomplie avec précaution et application. Tout cela laisse du temps au dominant pour aller conter fleurette à droite et à gauche. De bus en cinéma, Paris, en 1953 regorgeait déjà d’endroit magnifique pour les amourettes de passage. Et mon géniteur ne fut pas en reste, le bougre.

Non pas que je fusse maltraité, rien à voir. La communication fut inexistante, quant à l’amour n’en parlons même pas. En outre nous vivions à une époque où les enfants étaient instamment priés de se taire, pour ne pas dire autrement. Dans ces années d’après guerre, beaucoup vous raconteront des vécus similaires.
Nos parents ayant connu pour la plupart ces horreurs, soit en tant que militaire ou surtout en tant que population occupée. Si la plupart ont conservé cette rectitude post guerrière, certains se sont quasiment lâchés, une décennie plus tard , un peu pour oublier, énormément pour rattraper le temps perdu ; en se montrant plus insatiables que d’autres. Mon père ne fut pas décevant à bien des égards sous cet aspect. Monstre d’égoïsme, sa vie et surtout celle des siens tourna invariablement autour de sa personne comme le soleil autour de la terre. Bien entendu c’est lui qui tenait l’existence économique du foyer, c’était dès lors, plus facile. Mais il poussa cette dépendance à l’extrême de ce que l’on peut imaginer. Ma mère brave bretonne rugueuse tant d’aspect physique que de caractère se plia bon gré, mal gré à ce potentat. Lui donna deux enfants – gloire suprême, deux fils et entretenait la maisonnée comme il se devait.
Mon paternel fit sienne la prose, sans jamais l’avoir lu j’en suis sur – à part le journal, il ne lisait aucun livres. Il fit sienne donc, l’explication du mariage par Oscar Wilde que Lord Henry expliqua à Dorian Gray :
« la véritable faiblesse du mariage c’est qu’il vous empêche d’être égoïste ; sans égoïsme les gens sont incolores. Ils manquent d’individualité. Cela dit, il existe des tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ils conservent leur égotisme et lui ajoutent bien d’autres moi. Ils sont contraints d’avoir plus d’une vie ».
Mon père répondit en ça à la dernière description. De ce fait il était multicolore, un vrai échantillonnage de peinture, un arc-en-ciel ! Il s’était accommodé de son mariage, mieux que quiconque.

Vous allez penser que j’exagère les faits ou déforme une réalité frappé du sceau de la banalité. Et bien vous auriez tort sur un point ; celui des faits, car jusqu’à la fin de sa vie – maman mourut dans les années 90, elle ne conduira jamais, elle avait le permis en bonne et due forme et ne signa jamais un chèque de sa vie, elle en avait pourtant un dans son sac à main, mais ne savait de toute façon pas les remplir, édifiant !

La première fois que j’en pris conscience et se forma la première blessure grave et irréversible de mon esprit volatile, j’avais 16 ans. Un après-midi de liberté scolaire, me permis d’aller au cinéma de quartier. Je ne fus pas ravi du film qui devint anecdotique pour le coup, car la découverte que je fis dépassa mon entendement. Ce fut pour moi plus qu’un choc, un tremblement de terre. Je fis face à face à son père au bras d’une splendide créature et qui comble de ma consternation n’était pas ma mère. À son habitude il ne dit rien, passa son chemin droit comme un « i ». Sa stature en imposait, m’interdisant l’ombre d’une remarque ou commentaire. Personne ne s’y était jamais aventuré, je n’allais sûrement faire exception à cette règle. Je terminais la séance comme tout le monde, mais sans prêter attention à l’espace dans lequel je me trouvais. Je rentrais tel un automate dont on à remonter le mécanisme à bloc pour être sur d’un fonctionnement optimal.
À 19 heures tapante Le repas en famille, ou plutôt « de » famille, se déroula sans encombre. Et nous partîmes nous coucher mon frère et moi quelques heures après. Il est évident que je ne partageai pas cette incroyable découverte avec mon frère, encore moins préparé que moi à tout ceci. La touche finale fut apposée le lendemain, en début de soirée, alors que j’étais seul dans ma chambre, mon père vint le plus naturellement du monde, me tendit un billet de 100 francs – une somme pour l’époque et me dit sans l’once d’un sourcillement. Presque sur le ton du commandement :

− Tu devrais t’acheter ce nouveau costume qui te plaisait tant. Ce serait bien et je sais que cela te fait plaisir.

Je ne pus ouvrir la bouche…

Il sortit comme il était entré. Sans bruit, sans précipitation et surtout sans culpabilité.
Quant à moi, je suis resté bras ballant riche d’argent, comblé de la perspective d’un nouvel apparat, immensément seul et pauvre des sentiments de honte, de colère et de désespoir. Les sentiments s’enchaînaient, découlant les uns des autres.
La honte de me trouver au milieu de cette situation incongrue et délicate. Comme si je pouvais quelque chose à cet état de fait. Complice d’une chose que je n’ai ni commise, ni souhaitée et pourtant, impliqué. Présent au mauvais moment et au mauvais endroit, pourquoi devais-je supporter ce secret. Pourquoi il m’incombait de prendre une position qui, finalement, ne me concernait en rien. Je n’avais rien demandé. Que ces soi-disant adultes règlent leurs problèmes entre eux. Impliquer un jeune homme en devenir n’était franchement pas raisonnable, une injustice. Ma seule faute était d’avoir été à cette séance ce jour-là – erreur de choix.

Honteux aussi, d’accepter et de participer à l’omerta, étreint par la peur de l’affronter et lui dire ces vérités. De révéler à sa femme son absence absolue et totale d’intégrité vis-à-vis d’elle. Non seulement je n’en dis rien, mais je pris cet argent pour en faire bon usage. C’était sans conteste une complicité en bonne et due forme. Une compromission infâme.
En fait il avait subtilement transféré le sentiment de culpabilité. Lui ne l’avait plus, au demeurant connaissait-il ce sentiment de faute, de doute et de gêne. Mais comme les plus grands escrocs intellectuels il se défaussait sur moi qui de fait n’était pas coupable stricto sensu, mais été complice, puisque silencieux. Néanmoins que pouvais-je faire ? Courir dans les couloirs et avertir ma mère ? Hurler au traite, à mon père ? Impossible et me voilà donc condamné avec lui, mais les à lui la gloire du Don Juan et à moi les scrupules du valet.

D’où ce sentiment de colère qui vint étouffer cette honte et pourtant qui en était la genèse. Mère Honte, enfantant sa fille Colère pour mieux expier une faute involontaire.
Une colère sourde et ravageuse, accentuée par mon manque de courage et l’impossibilité d’assumer ma propre prise de position. Colère après lui, après moi après ma mère, passive. Colère contre ce monde désordonné et déstructurant. Ma couardise n’avait d’égal que mon avidité. Et finalement en rationalisant bien je m’étais défaussé en multiples artifices, pêle-mêle, avec la peur d’affronter, l’oubli du refus, la cupidité. Cette colère me rendait fou. Furieux de ne pas réagir, même si ma latitude était faible, mais au moins aurais-je dû et dû exprimer à mon géniteur toute la désapprobation qui m’animait, ne pas lui laisser penser que je cautionnais ses actes. Il n’en fut rien et je vécus avec ce sentiment sans jamais m’en départir. Ce fut l’un des éléments qui structura tout mon être et surtout contribua à me projeter dans les abîmes.

Le troisième sentiment qui a fini de m’anéantir, engloutissant au passage les deux premiers, fut le désespoir.
Pour de multiples raisons, parce qu’à y regarder de plus près, outre la compagnie extraconjugale de cette femme, les relations amoureuses entre homme et femme ne se bornaient pas à une relation de couple marié. En soi ce n’était pas une révélation miraculeuse, mais j’avais toujours cru que mes parents entretenaient une passion, certes discrète, mais réelle. Or pour l’un d’entre eux, du moins, la nuance était permise.
Pire encore, ce qui était frappant c’est le naturel avec lequel mon père se comportait. Impressionnant d’aisance et de facilité ; durant le passage dans les travées de la salle cinématographique ; quand il me revit le soir à table ; le matin en se croisant dans les couloirs de la maison et enfin, un peu plus tard, dans ma chambre venant acheter mon silence et mes bonnes grâces, jamais il ne fut autrement que, tranquille, impassible et sur de lui. Persuadé qu’il était, d’être intouchable. Je compris à son regard qu’il savait que je ne parlerai pas. Son emprise, sur sa femme, mon frère et moi était telle que rien ne pouvait vraiment lui arriver.
Ce fut d’ailleurs comme cela toute sa vie. Il régna en maître, sans partage, sur son terrain, sa maison, sa voiture et les vassaux que nous étions – nous et toute la famille qui vint s’additionner par la suite. Peu lui résistèrent, et ceux qui le firent, vinrent bien après.

S’il ne pouvait en être autrement il y avait dans ce désespoir quelque chose de sourd qui bouillonnait dans mon esprit. Sa façon de se comporter, cet extraordinaire naturel dont il ne se départait pas, signifiait autre chose. Cette tranquille assurance cachait simplement un fait qui m’apparu, tout à coup une évidence ; ce n’était pas la première fois et probablement pas la dernière fois que cela se produisait. Il avait une telle habitude de la chose qu’il en était tranquille. Rien ne saurait lui arriver, il avait peut-être tout prévu en cas de problème ou de rencontres malencontreuses. La froideur calculatrice dont il faisait preuve me glaça, tout bonnement incroyable – presque impressionnant. Mais en fait je ne compris que plus tard que son pouvoir et son emprise sur sa conjointe le protégeait de toute réaction intempestive. Beaucoup plus tard on me révéla que ma mère reçue des lettres bien intentionnées et prudemment anonymes relatant les méfaits et autres incartades de son époux. Elle ne fit jamais rien, et si elle fut animée des mêmes sentiments que moi, personne n’en sus quoique ce soit ou même ne le décelât. En fait il avait raison et eu gain de cause – anéantissant.

Dans ce même ordre d’esprit, je ne sus jamais de lui, s’il était content de ses enfants. Si leurs échecs scolaires le préoccupé, à l’inverse si nos réussites lui procuraient quelque fierté. Définitivement cet homme était dans son monde, sourd aux autres, concentré sur lui et son plaisir de quelque nature qu’il soit.
Il n’y avait aucune faille dans son auto centrage et son égoïsme forcené était sans limite. La place réservée aux autres membres de son cercle, qu’ils fissent partis du premier ou des autres sphères concentriques étaient réduites à portions congrues. Qui plus est, il était agrémenté d’un naturel peu enclin à l’emphase, cela donnait donc peu de paroles – juste le strict nécessaire vital.

Je ne voudrais pas faire passer mon père pour un monstre. D’évidence ce ne fut pas un parangon de vertu. Il ne le prétendit pas et personne autour de lui. Son honnêteté intellectuelle, si je puis dire, a toujours été de naviguer avec ces propres instruments sans jamais faire appel aux autres, sans jamais compter sur quiconque. Seule sa vision était probante et il lui était insupportable de dépendre d’autre que lui. Il ne se prit pas pour ce qu’il n’était pas. Et en ne prétendant rien, il évitait de devoir rendre trop de compte. Simplement il avait lui aussi des raisons propres. Cet homme passé maître dans l’art du cloisonnement ne se livra jamais. De ce qu’il fit, de ce qu’il était. Pour nous tous, moi le premier nous ne vîmes que ce qu’il voulut bien nous laisser entrevoir. Pour cette époque ce n’était pas non plus une exception. Ils avaient été élevés ainsi et dans leur grande majorité, avaient grandi avec le principe de ne jamais trop en dire. Pour eux, livrer ses failles n’avaient pas seulement aucun intérêt, c’était une obscénité sans nom. Simplement mon ancêtre avait poussé le principe à son paroxysme, là où même sa main droite ne connaissait rien des faits et gestes de sa main gauche.

Sans doute était-il égoïste et autocentré. Il était dans son monde, puis en vieillissant, comme une repentance, il fut un grand-père présent et attentionné. Tous ces petits-enfants se sont d’ailleurs précipités durant les vacances scolaires pour passer de reposants congés, faits de tranquillité, de bons petits plats et d’amusement. Bien sûr il se garda toujours le beau rôle, celui de chef suprême qui règne sur ses ouailles. La seule concession qu’il ne fit jamais, fut de ne céder sur l’horaire des déjeuners et dîners qui devaient respectivement avoir lieu à midi pour le premier et 19 heures pour le second, horaires pétantes d’antan !

Il avait donc sa philosophie de vie, nous en avons tous et le propos n’est pas de me draper dans le rôle de la victime expiatoire des méfaits de mon paternel. Toutefois c’est ainsi que les progénitures, soit reproduisent pour partie les comportements de leurs aînées, soit à contrario s’en détournent diamétralement.

Mon frère et moi pour d’obscures raisons, avons calqué ce que nous avions pour exemple durant toutes ces années.
Si le point d’arrivée fut le même, les chemins empruntés furent en tout point opposés. Au final, il s’avéra que nous ne fûmes jamais de grands « communicants ». Des absents de la parole, des autistes des sentiments exprimés.
Dans le genre ; spécimens dénués de toute vertu d’expression, notamment de l’indispensable nécessité à manifester son amour ou quelconque sentiment qui fait d’une vie de famille un havre de paix où l’on s’y sent juste heureux de se retrouver. Permettant de ne pas penser qu’il y a une vie de famille, mais bel et bien une vie en famille. Là où toute la différence réside, cette nuance essentielle qui structure vos émotions et vous servira de guide pour les années futures. Pas seulement à vous, amis aussi à vos progénitures.

Dans ce genre d’individu, il y avait ma mère, un exemple parmi les plus extraordinaires. Un cas d’école tellement tout était poussé à son paroxysme chez cette femme, que les horreurs, les privations de la guerre, ses origines bretonnes ne suffisaient sûrement pas à tout expliquer. Ce restera pour moi un mystère, un de plus.
Nous n’avons pas toujours eu des rapports de filiation elle et moi. Nous étions, parfois comme deux personnes, pas vraiment étrangères l’une à l’autre, juste là dans le même espace-temps. Pendant des années, nous nous sommes, pour ainsi dire, croisés.
Elle fit tout en bonne femme mariée, bonne mère, bonne amie et même bonne belle-mère puisque, contrairement à la mère de mon épouse, ne se mêla jamais de notre mariage. Elle ne fit jamais de remarques désobligeantes, mais ne fit pas non plus de commentaires agréables. En fait elle ne fit jamais état de ses (re)sentiments. Elle passa son chemin en faisant tout pour que l’ordre régnât où qu’elle se trouva ; sa maison était tenue au cordeau. Toute sa vie fut une marche militaire, pas de faux pli, le pas sur et calculé et le sabre au clair. De l’extérieur presque un modèle, de l’intérieur une absence. Tout était en place chez elle et les jours rythmaient les semaines et ainsi de suite. Une vie anodine en somme, faite de menus plaisirs et de petites joies avec la grande occupation d’entretenir la maisonnette ; sans plaintes et sans demandes disproportionnées. La succession des avatars terrestres rejoignant la cohorte de tous les anonymes de la terre qui font de leur passage, un modèle d’anonymat le plus complet, le plus abouti.
Contrairement à ce que proclama un jour Andy Wahrol, je ne suis pas du tout sûr que chacun d’entre nous connaît son quart d’heure de gloire. Où il y eu des oubliés, dont ma mère fit partie de manière indubitable. À moins que le dandy illustre oubliât de faire mention de la nécessité de susciter ce quart d’heure, un peu à la façon d’un commandement divin recommandant à chacune de ses brebis de s’aider pour qu’il les aide. Dans ce cas, ma mère oublia ce précepte et ne connu ni quart d’heure et encore moins de gloire – Warhol et le tout puissant l’auront ignorée, pauvre d’elle !
Son plus grand mérite fut donc de toujours soigner mari, enfants et demeure. Rien ni personne ne pus lui en faire reproche et comme elle ne demanda ni considération ni remerciements, elle ne fut pas déçue, car elle l’obtint facilement.

Je n’ai jamais su ce qu’elle éprouva, perçue, accepta exactement. Sa rectitude intellectuelle et morale l’en a empêché jusqu’à la fin de ses jours. Peu de choses lui furent épargnées, mais elle remplit son rôle de mère et d’épouse sans se révolter. Ce n’est que sur la fin de sa vie et souvent dans des moments d’inconscience, qu’elle se rebiffât contre son époux qui avait eu l’extrême bonté de la conserver à ses côtés. Elle aurait mérité de finir ces jours dans un centre spécialisé pour la maladie d’Alzheimer, mais son mari lui refusa ce sanctuaire sous l’impérieux prétexte du coût exorbitant des soins prodigués. Ce qui en soit été exact sur l’aspect purement factuel de l’information s’entend, mais totalement erroné au vue de la situation matérielle de mon père et de sa replète retraite.
Il fallait préserver le bas de laine pour celui qui avait encore un avenir et qui quelques mois après avoir accompagné sa fidèle épouse à son dernier domicile, fit entrer au sien, sa non moins fidèle maîtresse. Celle, qui n’avait eu de cesse que d’attendre son heure, sans se marier, sans avoir d’enfants. Qui avait poussé le bon goût d’attendre patiemment son heure, tardive, à 150 kilomètres de la résidence de son amant. Attente qui durera 20 ans, mais au signe de son Casanova de Montrouge, arriva avec armes et bagages.
Elle s’installa dans la place bien décidé à profiter, enfin, de ce qui, pensait-elle lui revenait quasi de droit. Elle en eut l’usus fruit pendant une petite dizaine d’années, mais comble de l’ironie mourut avant lui, pourtant plus jeune de 15 années !
Décidemment cet homme était inusable.

L’autre spécimen incroyablement fantomatique, clone masculin de sa mère, était donc mon frère. Je parle de lui au passé bien qu’il soit toujours vivant. Mais sa personnalité, son caractère le portât toujours à ce que les autres ne l’inscrivent jamais au présent, désolé !
Si l’on prend un peu de ses parents, génétisme oblige, lui, avait tout puisé chez sa mère sans rien garder de son père ou si peu. Ce mimétisme mental et physiologique était en quelque sorte stupéfiant. Son inhibition maladive était réellement impressionnante ; surréaliste à beaucoup d’égard. Nous sommes toujours demeurés des étrangers l’un pour l’autre. Il n’exista entre nous que le strict minimum. Un minimum syndical que ni lui ni moi n’avons cherché à briser, nous nous en sommes accommodé, par volonté, par facilité, par lâcheté.

Telle notre mère, il resta loin des problèmes et sentiments de ces congénères. Il s’isola dans un monde bien à lui. Atteint en quelque sorte de schizophrénie. Certains ont pensé que ses capacités intellectuelles n’étaient peut-être pas si développées. Je n’en fus jamais convaincu, et restai circonspect devant cette énigme vivante. Doué de ses mains, il s’intéressa à tout ce qui était manuel en se désintéressant de toute matière à connotation  intellectuelle. Qui plus est, peu stimulé par nos ancêtres, il traça son sillon comme bon lui sembla. Jusqu’à épouser, ce que l’on aurait appelé à une autre époque, une marâtre qui excella à tout régenter, la voie lui était grande ouverte.
Lui, était tellement coupé du monde, que  son physique le traduisit jusqu’à l’extrême, en devenant quasi sourd relativement jeune ; ça ne s’invente pas.
Il passa sa vie à construire des trains électriques en modèles réduits reclus dans son sous-sol mais pris tout de même le temps de faire à sa virago, trois enfants.
Ce n’était tout de même pas Jean Valjean et Cosette, mais il y avait dans cette famille assez d’histoire proche du sordide pour parfois confirmer que Victor Hugo fut un explorateur avisé de l’âme humaine.

Mon frère, donc, abandonna le rôle de chef de famille, à sa moitié, qui, pour le coup, n’en attendait pas moins et devient une part entière plus celle de son mari. Si elle lui « donna »  – ce qui reste pour son cas encore plus, une façon de parler, trois enfants dont on peut se demander combien elle en aima réellement. J’ai une petite idée sur la question, mais je ne suis pas ou plus là pour régler des comptes.

Nous n’eûmes que très peu de relations fraternelles et elles se bornèrent à quelques repas traditionnels familiaux. La plupart du temps en présence de mes parents. Ces comédies (in)humaines s’évanouirent au fil du temps, comme souvent dans les familles où les mouches hormis leurs fonctions premières, de voler pour qu’on les entende avaient sûrement plus de conversation.
Ces repas étaient d’une telle indigence qu’il fut plus raisonnable de ne jamais plus en organiser.

Devant cet édifiant tableau de famille, j’avais adopté une attitude quasi similaire, nuancée toutefois, de quelques comportements personnels. Ni bons, ni meilleurs, simplement  différents.
J’avais réussi à préserver l’essentiel pendant un temps. L’épisode du cinéma qui créa le départ de mon implosion et écroula mes digues mentales de protection fut à très grand retardement. Et leurre suprême, me laissa donc à penser que je serais réellement le contraire de toute ma petite famille – par goût et volonté. Un contre-modèle et une réussite sur le plan de l’opposition à tout ce que j’avais connu.
C’est bien plus tard que l’évidence me rattrapa ainsi que mon passé. Tapis dans l’œuf, le serpent lové confortablement, avait attendu son heure, patiemment, sur de son fait et du résultat. Je ferais illusion quelques décennies mais de là à obtenir une victoire…

Le répit s’installa donc pendant des années. Je changeai d’orientation scolaire, par manque de capacité et aussi de travail. Les avions me passionnaient, malheureusement je ne fis le maximum pour atteindre mon but. Le début d’une longue liste d’actes manqués ? Pas sur. Bien entendu il m’a manqué de la volonté, mais le métier de radio naviguant que je voulais exercé, allait disparaître, à terme et je n’avais pas eu les capacités de devenir pilote de ligne. Alors il fallut se réorienter.
D’autant qu’à bien y réfléchir je ne manqua jamais réellement de courage. C’était plutôt l’enthousiasme qui me faisait défaut. J’ai toujours eu l’impression d’être blasé  – Je ne pense pas être le seul dans cet état. Chez moi cela ne se traduisait pas par de l’arrogance. Non simplement une sorte de lassitude et d’errance, une âme perdue qui tente de se frayer un chemin parmi ses condisciples et dans la jungle d’une vie trop loin des mes aspirations. Qui soit dit en passant ne m’ont jamais apparu comme limpides. Les ai-je vraiment cherchés ? Ai-je vraiment de tout mon cœur de toutes mes forces voulu trouver en moi, au plus profond de mon être, ce qui me motivait ? À vrai dire je n’en sais rien. Et la réponse de facto et probablement négative.

De ce fait, il m’était difficile de réussir une vie pleine et extraordinaire. Pas assez d’essence dans le moteur pour avoir cette hargne, cette soif de réussir à tout prix. J’avais peut-être était aussi trop bien élevé, dans la tranquillité, une forme d’oisiveté à tout le moins de quiétude matérielle. Ma prime jeunesse fut quasi insouciante, amusante et rieuse. Tout ceci ne forge pas un caractère indestructible, fort et aguerri aux assauts impitoyables du monde ambiant. J’ai donc commencé très tôt à n’être qu’un passant, emphatique, jovial mais tellement absent. Il y eu de l’application à ne pas être quelqu’un. Une méticuleuse capacité a finalement, bien resté dans le moule que l’on m’avait confectionné.
J’ai donc commencé très tôt, l’art de l’esquive. Slalomer entre les gouttes d’une vie qui ne me concernait que de très loin. L’art du camouflage n’eut assez vite plus de mystère. Dans la droite ligne ancestrale, j’ai adopté une posture martiale plutôt tintée. J’étais taciturne. Cultivant l’allégorie et surtout la dissimulation. Ce dernier point était, au-delà de mon paternel, génétique. Nous étions des dissimulateurs patentés. Certains d’entre nous avions des prédispositions. Je fus un élève très doué et un maître appliqué.
Mais l’autre part de moi-même qui existe réellement et ne demande que de vivre au grand jour, demeure une incontestable savoir rire. Se lier d’amitié avec tel ou telle ne fut jamais problématique pour moi. Je rendais service aux uns et aux autres et étais toujours prévenant à l’encontre de mes congénères. Autant par goût que par éducation. C’était tout à fait naturel chez moi, j’étais très probablement le camarade idéal, confident avisé et attentif. Cette qualité faisait de moi une sorte de grand-frère empathique. Cela me rapprochait beaucoup des jeunes femmes, sans pour autant conclure quoique se soit qu’une unique relation de belle connivence. Pour la partie amoureuse, d’autres prenaient, bien malgré moi le relais. On se confie, on dit tout à un grand frère, mais jamais on ne l’embrasse sur la bouche !
C’est ainsi et j’en pris vite mon parti. De façon inconsciente au départ puis quasi naturellement par la suite. J’avais cette capacité à faire de la fatalité une évidence contre laquelle rien ne sert de lutter. Cette absence de lutte ne m’a jamais départi. Toute ma vie ne fut qu’une succession d’acte juxtaposé, des morceaux que l’on colle les uns contre les autres, qui mit bout à bout, font manifestement une vie, mais à y regarder de plus près, de très près n’ont ni queue, ni tête.
Il n’y a aucun fatalisme, ni tristesse dans ce constat. Il m’est avis que pour beaucoup c’est une sensation partagée. Certains en sont pleinement affranchis et l’admettent, d’autres pas. Ceci ne revêt guère d’importance au demeurant. Je pense, par ailleurs, ne pas en avoir eu conscience immédiatement. C’est rétrospectivement que m’est apparu cet état de fait.
… (à suivre) …

6 Réponses à “GrIbOuIllAgeS”

  1. Alice dit :

    Je viens de tout lire d’un seul trait, c’est magnifique!Je me suis laissée emporter par le texte et j’ai cru ressentir le personnage, que j’apprécie beaucoup!
    Le passage me laisse un grand sourire sur les lèvres, comme la lumière qui entre la pièce. cette puissance mélée de fragilité, cette écriture fluide me donnent juste envie de connaître la suite, de voir s’approfondir ce personnage, de marcher dans ses pas.

  2. Isabelle dit :

    Enfin tu nous sers la suite de ce début plein de promesses. J’étais impatiente, mais il faut le temps de la création, et je ne suis pas déçue, bien au contraire…

    Il est quelques moments rares, dans une vie, où tout est ou redevient possible, où par miracle, ce qui était établi est remis en question, la voie tracée se brouille et laisse à nouveau la place à une infinité de possibles. C’est un moment de liberté incroyable. Et c’est celà que tes mots décrivent. Tu nous laisse au moment où tout peut encore arriver. Encore un pas, et déjà de nouvelles voies vont se tracer. C’est inévitable et nécessaire pour écrire sa vie. Mais diable que ce moment est délicieux et excitant!

  3. Laurie dit :

    J’ai eu du mal à me décider à lire ce début de roman mais voilà j’ai pris mon courage à douze mains et c’est fait
    J’ai hésité longtemps pour y mettre mon petit commentaire : petite blagounette ou citation profonde, résultat : ……..Comme disait qui tu sais « quand on a rien à dire il vaut mieux fermer sa gueule »
    Je préfère attendre la suite !!et puis je n’ai pas ton talent pour l’écriture!.
    ça fait bizarre tout de même !!

  4. Alice dit :

    J’ai lus la suite et me suis accrochée tout de suite sans la lacher jusqu’a la fin^^
    J’aime beaucoup te lire et tu décris bien de façon realiste et humaine l’ambiance qui se dégage du dernier lieu dont tu parles.
    Quelque chose dans le personnage m’amuse beaucoup aussi, quelque chose d’insaisissable et fragile, son esprit tout entier peut-être?

  5. Laurie dit :

    to be continued chelmi !!!

  6. Alice dit :

    Je vois à mon grand plaisir que tu as mis la suite (que j’ai lu avec toujours autant de plaisir et de vitesse)!
    C’est un peu comme si on se laissait aspirer par les états d’âme du personnage principal. Le reflet de ses sentiments humains sont profond, sincères et touchent directement le lecteur. On perçoit toujours cette grande puissance se dégager même lorsque la déception apparaît.

    Tu as beaucoup de talent et d’affinité avec les mots, j’accroche entièrement, je veux lire la suite!

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